Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Annie Cohen
Portrait
Le murmure des errants


Annie Cohen

par Jérôme Goude



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portraits

D'un livre l'autre, Annie Cohen brosse le portrait oblique d'une femme gouvernée par un seul impératif : dire sa perméabilité au monde, à l'Autre de la déshérence.

Annie Cohen jouit de ce précieux privilège, non pas tant d'être elle-même et l'autre du miroir que de pouvoir, selon une éthique soutenue, saisir chez autrui une aspérité, un trait, quelque parole en son ressac. Ce qui toujours sera cause de son désir d'écrire. Peinture, prose, poésie et charité, elle s'ouvre volontiers à l'" inconnu qui passe ", à l'" imprévu qui se montre " et se dérobe. Que ce soit devant le bureau de François Mitterrand dont, après " douze séances de pose échelonnées sur trois ans ", elle façonna l'étrange Histoire d'un portrait (Actes Sud, 1992), face à un homme en " transit de sexe " ou à côté de femmes de ménage à la paume des mains tachée de henné, elle cherche à esquisser ce qui la regarde, qui nous regarde.

Née en 1944, à Sidi-Bel-Abbès, ville encombrée de chaleur, de tissus et d'odeurs entêtantes, Annie Cohen fait dès juillet 1962 l'expérience de ce qu'aucune terre n'est promise. Elle est " embarquée de force par avion, direction Paris, Boulogne-Billancourt ", ignorant tout, ou presque tout, de l'Algérie des Algériens. Le Marabout de Blida, récit du retour au pays des origines à jamais perdues, en 1965, après le coup d'état de Boumediene, sera une manière de dédommagement. L'écrivain y trace les contours d'une " géographie interdite ". Celle des quartiers défendus, des oueds asséchés, de la Casbah, des femmes voilées et des moudjahidin, qu'elle quittera à nouveau, en 1967, suite à la guerre des Six jours. En proie à de " trop grandes contradictions ", sans nostalgie aucune, Annie Cohen regagne Paris. Ville où, au moyen d'une thèse en géographie humaine, elle tentera de cerner ce qu'" être Français " signifie...

L'opiniâtre dépositaire des vies solitaires et méditatives.

Sidi-Bel-Abbès, non plus son " marché couvert de la rue Catinat ", son marabout coiffé d'une chéchia, mais son écolière " qui avait vu pousser entre ses jambes on ne sait quoi ", est pourtant bien ce qui donne le la aux Silenciaires. À l'évocation de vies solitaires, itinérantes et méditatives, dont Annie Cohen semble être l'humble légataire, l'opiniâtre dépositaire. Au gré de petits fragments de prose, de citations et de lambeaux poétiques d'une langue se déchirant telle la kéria du Talmud, un concert poignant de voix s'élève, une galerie de portraits se dessine. D'anonymes ou de personnes de renom. Augustin Lesage, figure emblématique de l'art brut, peintre initié au spiritisme. Bambi, transsexuelle tout ensemble " diva des nuits parisiennes " et professeur de lettres. Benoît-Joseph Labre, ermite de l'Artois qui eut pour cloître les " chemins de traverse, les routes et les bois ", et fut canonisé en 1881. Alfred Nakache, le nageur d'Auschwitz qui, libéré, devient à nouveau champion de France. L'Ange du " cinémeur, du cinévie ", producteur du Camion de Marguerite Duras, devenu son compagnon de vie. Ou encore Robert Cohen dit de Guelma, père né en 1917, juif laïc, engagé et progressiste, auquel sa fille se heurta quand, après avoir vu Nuit et brouillard d'Alain Resnais à l'âge de 12 ans, elle commença à " militer dans des groupes sionistes " et à envisager l'idée de vivre dans les Kibboutzim. Soit tous ceux, fussent-ils vivants ou morts, silenciaires de chair et d'esprit " sans vouloir intempestif ", pour qui le " caché importe plus que le donné ".
Au coeur de la nuit " affamée de clôture ", en amont des nuisances sonores de Paris, la narratrice des Silenciaires clopine, puis tend l'oreille pour mieux " marcher dans la langue ". En fugue imaginaire, elle entend l'esprit de la Bièvre, " silenciaire aquatique " déjà célébrée dans La Rivière des Gobelins (Farrago, 2000), métaphore des textes inhumés, à déterrer, " longue bande de rouleaux d'écriture ". Lectrice de Benjamin Fondane, Annie Cohen aurait pu mentionner cet extrait d'un article publié dans la revue Rampa en exergue de son nouveau récit : " Mauvais et tragique métier que celui d'écrivain. Un fossoyeur qui couvre de terre les morts, qui les déterre, ou qui protège bravement les noms contre l'usure. Nos livres sont des cimetières. " À ceci près que des Silenciaires, jusque dans son titre même, se libère un murmure qui, fût-il grave, n'est jamais pathétique. L'auteur de Bésame Mucho, récit chevillé aux souvenirs du corps chantant de la figure maternelle, nous offre en effet, toujours attentive aux iniquités contemporaines - ne fut-elle pas de tous les combats : MLF, manifeste des 343, sans-papiers, etc. ? - une petite musique intérieure apaisée. Souhaitons-lui seulement d'écrire " encore et encore sans jamais oublier de croire au bienfait du geste manuel, répétitif, ligne après ligne, ligne contre ligne, et pour ne rien perdre du désir de tracer des mots. "

Les Silenciaires d'Annie Cohen
Gallimard, " Haute enfance ", 122 pages, 15,50 e

Jérôme Goude

   

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La Rivière des gobelins
La Langue blanche des rouleaux d'écriture
Les Cahiers bleus
Géographie des origines    
L’ Alfa Roméo    
Les Silenciaires    

 

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