Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Claro
Interview
Autopsie d'un pornographe


Claro

par Jérôme Goude



Tous nos interviews

Auteur, traducteur et codirecteur d'une collection, l'irrévérencieux Christophe Claro soulève les voiles de " Madame Bovary ". Avec vigueur.

Un homme abandonné, en proie à d'hallucinantes sensations, tente d'oublier sa dulcinée en s'immisçant pour la énième fois dans les lézardes microtextuelles de Madame Bovary. Parce que lire " est évident, comme le mouvement de bascule du tabouret quand la corde se tend " et que seule une histoire d'adultère est en mesure de colmater les brèches d'une désillusion sentimentale, Madman Bovary dévoile l'intimité d'une lecture cathartique. Christophe Claro, seringue en main, nous applique une " petite injection flaubertienne " égrillarde, ludique et outrageusement intelligente.

À travers son narrateur qui, tour à tour, s'approprie le corps des personnages, Claro pénètre en effet le célèbre texte, à l'affût du moindre écart, tel la virgule qui est " comme un doigt sur l'ombre du clitoris " d'Emma. Fragmentaire, Madman Bovary procède aussi, surtout, d'une réécriture par contamination et ondes de choc. Charles Bovary, en " jeans icon unisex standard fix ", parade avec une " variété de méga-bombasse paris-hiltonisée " quand ces dames ont des " piercings à l'arcade, des tattoos au-dessus du nombril ".

Madman Bovary propose une lecture inédite du chef-d'oeuvre de Flaubert. Qu'est-ce qui a motivé l'émergence de ce sujet ?
J'ai choisi Flaubert et Madame Bovary pour diverses raisons, entre autres parce que j'apprécie particulièrement le XIXe siècle que j'ai déjà expérimenté dans Le Massacre de Pantin et Livre XIX. Mais pour ce livre-là, je pense que je voulais trouver une oeuvre qui avait un statut très fort en littérature. Pour beaucoup de personnes, la lecture de Madame Bovary relève d'une sorte d'initiation littéraire. Le livre lui-même commence d'ailleurs par une entrée en classe. Flaubert nous y convie et, dans un même mouvement, y introduit un élément nouveau, une espèce de demeuré qui n'arrive pas à prononcer son prénom : " Charbovari ". Madame Bovary marque une rupture et fait basculer le roman dans autre chose. Ce n'est pas, pour moi, un roman réaliste. La folie gagne progressivement tous les personnages ; folie que Flaubert traite comme quelque chose d'inhérent au langage et à la lecture. Emma dévore Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre ; Homais épluche Fanal de Rouen et manuels en tous genres.

Le narrateur-lecteur commente certaines scènes : la noce, la Vaubyessard, l'opération du pied-bot, etc. Leur choix a-t-il été contraignant ?
Madame Bovary
est un livre composé d'une kyrielle de scènes fortes. Je me suis donc plus concentré sur le début du roman afin d'entraîner le lecteur sans accélérer la progression diégétique. Tout à coup, un mot me paraissait important. Le travail de Flaubert autorise la prise en compte d'éléments signifiants et leur dilatation. Par exemple, lors du bal, les invités étouffant, un domestique prend une chaise et la jette sur une vitre. Dans le film de Vicente Minnelli, c'est un moment extraordinaire. C'est comme un appel d'air, une sorte de trouée dans la page même.

Cela explique-t-il le fait que le bal de Madman Bovary s'apparente à une greffe confondant texte flaubertien et description d'une " discothèque de province " ?
Oui, ce sont des plans qui s'imbriquent ou s'enchâssent. Quand le narrateur décrit ce bal, il est en possession d'équivalents modernes. Au lieu de décrire les vicissitudes d'une Emma contemporaine, j'ai préféré faire en sorte à ce que les choses se heurtent. Il était facile de glisser, par exemple, d'un bal à une boîte de nuit. C'est, sans visée satirique, une façon de parler du monde moderne. J'ai écrit ce livre-là comme on bombarde une surface avec des électrons pour voir jusqu'où elle peut résister et comment ça va la tordre. Il a fallu que je me fasse violence pour intégrer ça.

Plus avant, l'apothicaire Homais se transforme en commissaire-priseur spéculant sur sa propre carcasse...
Le personnage de Flaubert est incroyable, irrationnel. C'est pourquoi le narrateur de Madman Bovary se demande ce qu'il serait s'il se métamorphosait en Homais. Tous ses problèmes et ses aléas sentimentaux n'auraient sûrement plus lieu d'être. Homais est tout sauf l'incarnation du désir et de ses modalités. C'est une pure force de discours, une instance sociale dangereuse qui, sous prétexte de progrès, est prête à tout, même à écarter des pans entiers de l'Histoire et de la mémoire. Y entrer pour le faire délirer au sens où la psychiatrie définit le délire fut amusant. À un moment, je m'amuse à écrire Homais avec deux " m " pour désigner ce stade ultime de l'homme qui devient une espèce d'épicier philosophique, quelqu'un d'éminemment présidentiable, un vrai candidat...

De même, vous infligez une torsion au titre de Flaubert. Est-ce un clin d'oeil à l'hystérie d'Emma ?
Il est vrai que ce procédé virilise le nom de Bovary qu'on associe systématiquement à Emma alors qu'il y a tout de même Charles... C'est toujours difficile d'expliquer comment surgit un titre. Celui-là m'est tout de suite apparu comme un titre physique idéal. Ce qui m'intéressait, ce n'est pas seulement que madman veuille dire " fou ", mais que le titre provoque l'impression d'une erreur de lecture. J'ai toujours à l'esprit cette idée qu'on retrouve chez Deleuze qui est qu'écrire consiste à faire bégayer la langue.

Votre narrateur s'identifie aux personnages, pénètre leur corps et, à l'instar du narrateur d'Éloge de la vache folle (Fleuve noir, 1999), n'a pas d'épaisseur. Pourquoi ?
Ce sont des personnages que je ne définis pas. Ils sont à peine décrits physiquement, voire pas du tout. J'essaye d'en mettre le moins possible. Ce sont de petites instances. Peut-être parce que je ne me considère pas du tout comme romancier. La problématique du roman ne me dit rien. Chaque fois, j'ai envie de faire un livre qui fonctionne comme une machine. Le Livre XIX est un agrégat de points de vue et de discours. Enfilades travaille le calque d'un immeuble avec un arbre généalogique. Le but est de ne pas être présent, de se dissoudre. C'est pourquoi, en général, je préfère mettre en relief des pulsions de langage.

Cette intrication pulsionnelle de la lettre et du sexe est très présente dans vos textes ; mais aussi dans Madame Bovary qui, à maints égards, est un roman pornographique...
Pour moi, la littérature est d'essence pornographique. Ce n'est pas un besoin de provoquer ou d'épater le bourgeois, non, ça tient davantage du rapport au corps, donc au désir, à la sexualité. On ne peut pas toujours faire l'impasse sur la folie sexuelle et les exigences du désir. Quand j'écris, je sens bien qu'il y a, dans le langage, quelque chose de sexué. Il y a dans les mots une violence sexuelle qu'il me faut canaliser, diriger, et qui innerve l'ensemble de mes textes.

Ceci crée un certain conflit chez le lecteur ; conflit entre rire et malaise. Du fait du rythme échevelé de votre phrase, il n'est pas plus épargné par la bêtise de la jouissance...
Ça me plaît d'entendre ça, parce que c'est vraiment ce que je recherche. J'aime l'idée d'un effet sur le lecteur qui lit avec son corps mes propres mots. Je veux qu'on ressente cette violence musculaire, non comme une manipulation, mais comme ce que le langage lui-même donne. Qu'on s'en mette partout (rires). Je suis dans une forme d'excès, dans le remuement, le bruit. Je n'ai même rien contre le côté potache. Il faut toujours que le langage se mette en avant et joue le malin. Il est puéril. C'est quelque chose qui se bâtit dans l'ignorance et dans le jeu. En ce sens, je me sens proche de Flaubert. Quand on lit sa Correspondance, la façon qu'il a de parler du langage, on dirait un boucher décrivant des abattoirs. Depuis Chair électrique, Enfilades et Black Boxe Beatles, je suis dans l'intensité, j'ouvre les vannes. On ne peut pas se colleter au langage sans prendre des risques personnels. Quelqu'un qui écrit est sous tension permanente. Guyota a formidablement mis en relief ce corps tendu de l'écriture.

On sent souvent chez vous une défiance à l'égard du sérieux des savoirs... que vous désamorcez par l'humour.
Quels sont les rapports de l'écrivain de fiction aux divers champs du savoir ? C'est évident que, de tout temps, il y a eu ce goût des écrivains pour un domaine scientifique spécifique. Ça a donné un côté pédagogique. Moi, j'aime bien parce que c'est de la folie. Je ne sais plus combien de temps dure le passage dans Les Misérables où Hugo décrit les sous-sols de Paris ; mais cette crise de savoir à transmettre est drôle. Il y a toujours une tentation didactique en arrière-fond qui, en définitive, cache un besoin de sortir du narratif pour recouvrer le plaisir purement lexical. Le savoir, c'est du langage, des livres. Flaubert s'amuse de ceux qui ne savent pas lire. De ceux qui confondent les livres et le monde.

Vous ne vous contentez pas de mettre les livres en abyme, vous traduisez des auteurs américains : Vollmann, Pynchon, Danielewski, etc. Comment êtes-vous tombé dans ce petit vice ?
Je suis venu à la traduction sans m'en rendre compte, pour moi, comme ça (rires). Puis un jour, Denis Roche (au Seuil) m'a proposé la traduction de Kilomètre zéro de Thomas Sanchez. J'ai d'abord dit non, puis, l'été passé, je m'y suis collé. Au début, je me demandais à quel moment j'allais enfin percevoir le style de l'auteur. Quand on aime l'écriture, c'est un phénomène assez incroyable de pouvoir traduire une autre langue. Cet exercice vous déstabilise et vous fait bégayer dans votre propre langue. J'atteins là ce qui m'intéresse. Après, c'est aussi pour l'intérêt que je porte à la littérature américaine qui est plus expérimentale et moins complexée. Ce qui me parle, ce sont les oeuvres qui exigent un vrai travail pour les faire renaître en français. Traduire consiste à transformer en littérature française. Les gens qui lisent Moby Dick en français ou Un coeur simple de Flaubert font le même acte. Pour moi, il ne s'agit pas d'importation, mais d'une forme d'écriture à part entière.

Est-ce pour toutes ces raisons que vous codirigez la collection " Lot 49 " aux éditions Cherche-midi ?
J'aime bien diversifier les choses. J'ai bossé en librairie ; j'ai été correcteur. Un livre, il faut l'aider, l'accompagner, se bouger le cul. Je fais ça pour ma collection, mais aussi pour les livres que je traduis ailleurs. Si l'auteur vient, je me colle au charbon. Lot 49 est donc une véritable chance éditoriale, un laboratoire expérimental. C'est autour du Tunnel de William Gass que la collection a été créée. Arnaud Hofmarcher et moi-même n'éditons que quatre livres par an, car il faut vraiment être là pour imposer des livres d'auteurs inconnus tels que R. Powers, Curtis White, David Markson, etc.

Madman Bovary
Christophe Claro
Verticales
197 pages, 17 e

Jérôme Goude

   

Revue n° 091
(mars 2008).
Commander.

 Claro   agrandir


Livres sur le site
( signale un article critique) :

Chair ?lectrique    
Black box Beatles
Madman Bovary    
Le Clavier cannibale
Mille milliards de milieux
Cosmoz

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos