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Annie Le Brun
Interview
Cette révolte appelée poésie


Annie Le Brun

par Katrine Dupérou



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Annie Le Brun est un esprit insoumis et radical. La parution de ses poèmes, enfin réunis, et la réédition en poche de son essai " Du trop de réalité " nous immerge dans un univers peuplé d'images à l'érotisme noir et de pensées réfractaires à tout compromis.

En 1977, année punk, une jeune femme, Annie Le Brun, noire brindille de jais tranchant jetait une bombe à la face puritaine des néoféministes, Lâchez tout. Auteure d'ouvrages poétiques, réédités aujourd'hui, elle sera alors remarquée par Jean-Jacques Pauvert, qui lui demandera une préface à l'édition des oeuvres complètes de Sade, puis à celles de Raymond Roussel. Fidèle à ses amours, la poésie et l'insoumission, elle continue de porter, envers et contre tous, un regard implacable sur notre époque. Et à écrire, " comme on force une porte ".

Comment êtes-vous allée vers la poésie ?

Très tôt, vers 17 ans, j'ai su qu'il m'était impossible d'entrer dans ce monde-là. " On n'est pas sérieux quand on a 17 ans ", et c'est bien ce que la société ne vous pardonne pas. À 20 ans, j'étais dans un tel état de refus que je ne pouvais envisager de choisir quelque métier que ce soit ni de m'insérer d'une façon ou d'une autre. Je lisais énormément, car j'avais l'impression que certains livres parlaient de ce qui me préoccupait, même si ce n'étaient pas les livres qui se publiaient alors.

Vous ne vous sentiez pas de votre temps ?
Je n'ai jamais eu le sentiment d'appartenir à une génération plus qu'à une autre. Mais les années 60 étaient marquées par un sérieux théorique que je supportais mal. Il s'ensuivait un refus du monde sensible, tant dans le domaine philosophique avec le structuralisme que dans le domaine politique où la radicalité des situationnistes avait tout pour m'attirer. Seulement, ç'eût été accepter l'impasse aberrante qu'ils faisaient sur l'inconscient, et du même coup oblitérer la part la plus agitante de ce que nous sommes, en ignorant délibérément de quelle façon le rêve, le désir ou le langage nous agissent. Aussi, lorsque je suis tombée sur les livres surréalistes, j'ai vu qu'il y avait ou avait eu des personnes qui abordaient ces questions essentielles pour moi.

Quelle est votre définition du surréalisme ?
Je ne crois pas qu'il soit possible de donner une définition acceptable de ce mouvement qui aura été à l'origine des expressions les plus diverses. C'est plus une attitude devant la vie qu'une avant-garde comme on s'applique à le faire croire pour en neutraliser les enjeux qui n'ont rien d'esthétique. C'est une façon d'être au monde qui aura permis à la plupart de ceux qui s'y sont risqués de découvrir l'étrangeté de ce qui leur était le plus singulier. Ainsi quand, dans la liste du Premier Manifeste du surréalisme, Breton déclare que " Sade est surréaliste dans le sadisme ", au départ, j'ai pris cela pour une facilité ou une boutade, et puis, à la réflexion, j'y ai vu une clé du surréalisme, qui aura donné à chacun la possibilité de trouver dans sa singularité, tout comme Sade, ce qui le sépare des autres mais aussi ce qui le relie à eux. Si les féministes, déchaînées contre un surréalisme qui exalte l'amour, avaient été moins stupides, elles se seraient rendues compte que plus que nulle part ailleurs un certain nombre de femmes s'y sont exprimées, parce qu'elles y ont trouvé un climat de liberté tel qu'elles ont pu s'aventurer là où elles n'auraient jamais été autrement. Cela tient à une qualité de l'air, un air raréfié où les échanges s'accélèrent, les pensées s'activent.

Comment situez-vous Dada par rapport au surréalisme ?
On ne peut ni les séparer et ni les opposer comme c'est la règle. À l'origine, on retrouve la même fureur face à un monde dont les valeurs s'écroulent avec la boucherie de la guerre 14-18. Ce monde, il était impossible de le prendre au sérieux. C'est toute l'entreprise Dada, mais une fois fait ce constat, il est difficile de continuer, sans s'installer dans une négation qui risque de devenir de plus en plus formelle sinon de se détruire elle-même.
C'est pourquoi on peut dire que le surréalisme commence avec l'enquête de l'un des premiers numéros de La Révolution surréaliste : " Le suicide est-il une solution ? " Si on a l'honnêteté de ne pas prendre la pause de négateur professionnel, c'est en effet la question à laquelle conduit la révolte Dada. Vaché, Cravan, Rigaut... y ont répondu en disparaissant. Mais à partir du moment où vous continuez de vivre, se pose alors la question du sens, d'un sens jamais donné, toujours à inventer. Et telle aura été la quête du surréalisme.

Pourquoi opposer la poésie à la littérature ?
Si la poésie est ce qu'elle m'a semblé être à travers le surréalisme une attitude, une façon d'être au monde, qui n'exclut aucun moyen de perception ni aucune forme d'expression, pour ouvrir l'horizon la littérature s'y oppose comme une activité de spécialistes. En fait, c'est très simple cette opposition, quand Rimbaud déclare : " La main à plume vaut la main à charrue. - Quel siècle à mains ! - Je n'aurai jamais ma main ", il dit l'impossibilité de faire métier de ce qui est ouverture sur l'être.
La poésie ne se mesure pas à la production des textes. Dans les régimes totalitaires, les poètes auront été surtout ceux qui se sont tus, qui n'ont pas voulu participer. Aujourd'hui, à voir la pléthore de productions poético-littéraires, on peut se demander si la rétention, le silence ne sont pas plus intéressants. L'expérience des limites, la poésie blanche et l'impossibilité de dire qui vous permettent d'écrire 300 pages, c'est ça le nouveau conformisme, l'académisme de ce temps. On vit une époque formidable où les limites sont au devant de la scène comme toute cette subversion subventionnée devenue le fait des littérateurs professionnels.

Pourquoi publier de la poésie aujourd'hui ?
Je n'ai pas pensé que je publiais " de la poésie ". Mais ce n'est pas par hasard que je reprends au début du livre ce que j'avais écrit il y a presque quarante ans : " Je n'ai rien à dire et encore moins quelque chose à dire ". C'est toujours vrai parce que je ne sais pas, je ne veux pas savoir où je vais. Ainsi m'a-t-il été reproché d'avoir abandonné la poésie pour passer à une réflexion critique. En fait, je change seulement de registre. À un moment, je me suis sentie obligée d'essayer de comprendre ce qu'on était en train de vivre. Comme si, pour échapper au malheur de ce temps, il fallait tenter de le penser. Avec le recul, je me suis rendu compte que, de loin en loin, je n'avais jamais arrêté d'écrire des choses plus lyriques. Du coup, j'ai voulu voir les formes successives prises en contrepoint par cette ombre qui n'a pas fini de m'accompagner.

Qu'est-ce que le lyrisme ?
Difficile d'en parler quand les poètes subventionnés s'en réclament pour employer leur souffle court à exalter les plus dérisoires jouissances du quotidien, et, quand, pour les esprits forts qui tiennent le haut du pavé intellectuel, le lyrisme est la chose la plus mal portée qui soit, comme la vieillerie définitive dont il faut se défaire.
Le fait est que les uns et les autres se trompent pareillement à y voir une esthétisation du réel. Le lyrisme est, au contraire, lié à la plus violente conscience de la disparition. C'est d'abord une façon de voir la beauté en transparence sur ce qui la menace. C'est à la fois le jaillissement premier de la poésie et le refus instinctif de tout ce qui l'entrave. La détermination actuelle de se priver de cette énergie transfigurante en dit long sur la médiocrité de l'époque. Nous n'avons rien d'autre à opposer à la mort. Car si le lyrisme est toujours le développement d'une protestation, comme on l'a justement dit, il est aussi un stupéfiant rempart passionnel qui protège ce qui vit en l'exaltant.
Dans
La Traversée du livre, Pauvert parle de sa révélation à lire vos pages sur Sade. Quelle fut cette aventure éditoriale ?
J'ai rencontré J.-J. Pauvert en 1977 à la suite d'une émission de télévision à propos de mon livre Lâchez tout, une violente critique du néoféminisme. J'y suis essentiellement intervenue contre la censure, puisque, selon ces dames, Nietzsche, Sade, Miller... devaient être censurés au plus vite. Pauvert a vu cette émission où j'ai demandé " Qu'est-ce qu'un mouvement de libération, qui commence par censurer ? " Il m'a fait signe. J'en ai été très touchée car la plupart des livres qui m'importaient, c'est lui qui les avait publiés ou republiés.
Depuis lors, on n'a pas cessé de travailler ensemble. Il a d'abord publié mon essai sur le roman noir Les Châteaux de la subversion. Puis il m'a demandé de faire une préface à la republication des oeuvres complètes de Sade. J'ai accepté sans réfléchir, partant pour un étrange voyage dans les eaux profondes de la question amoureuse. Ce qui ne s'est pas arrangé quand il m'a demandé une postface pour Le Surmâle de Jarry, un des plus grands livres que je connaisse. De son côté, J.-J. Pauvert a fait un travail extraordinaire avec l'Anthologie historique des lectures érotiques. Un monument posant la question du rapport de la chose écrite au désir pour établir combien cette question est liée au temps, mais aussi que ce qui est érotique, c'est moins le texte lui-même que la lecture qu'on en fait. Cette anthologie, c'est une histoire du trouble. Seul Pauvert pouvait la faire parce qu'il est sûrement un des plus grands lecteurs du XXe siècle. Avec à la fois cette rare intelligence sensible et l'étonnant courage intellectuel qui va de pair d'avoir raison contre tous.

Sade, Roussel, Jarry, Cravan... qu'est-ce qui rassemble ces figures qui peuplent vos écrits ?
Ce sont des personnages qui consciemment ont tout risqué pour aller au devant de leurs rêves ou de leurs fantômes et s'aventurent à découvert dans des paysages inconnus. Ils n'ont jamais prétendu faire le bien de qui que ce soit. Du coup, l'air en est plus léger... D'où la déférence extrême que je leur porte.

Vous faites essentiellement référence à des auteurs morts. Ces expériences sont-elles impossibles aujourd'hui ?
Ce n'est pas impossible mais je n'ai pas vu grand-chose qui m'ait bouleversée. Il y a sûrement des êtres qui sont ailleurs mais tout paraît fait pour qu'on le sache encore moins qu'avant. Étant donné la mise en réseau du monde actuel, comment pourraient s'y manifester des êtres qui sont en dehors, en rupture ? À la place, on nous vend des ersatz de révolte qu'on peut acheter à tous les prix : une révolte pour les pauvres avec le rap, une autre pour la moyenne bourgeoisie ciblée entre jeune cadre et publicitaire... Il y a un véritable marché de la révolte : un dictionnaire du Siècle rebelle chez Larousse, un parfum... Un livre qui a sa place dans ce marché, c'est Lipstick Traces de Greil Marcus, où, situationnisme aidant, Dada est déclaré l'ancêtre des punks. C'est tellement approximatif qu'on est à la limite de la déformation, voire de la désinformation sur l'époque. C'est un produit exemplaire de la pensée pré-mâchée qui fait fureur mais qui sert en l'occurrence à camoufler le tragique du massacre de la révolte punk, sur laquelle il faudra revenir. Mais on peut déjà voir dans ce livre combien, pour l'oublier, y aident l'aplatissement de toute perspective historique et la neutralisation de la dimension sensible qui déterminent aujourd'hui le formatage de tous les produits culturels. Voilà un peu de révolte, emballage tendance, qu'on peut acheter en kit pour les fêtes de fin d'année.
C'est une illustration de l'analyse critique que j'avais faite, il y a maintenant quatre ans, avec Du trop de réalité qui reparaît aujourd'hui. Malheureusement, rien n'est venu infirmer le triste tableau que j'y faisais de ce temps.

Annie le Brun
Ombre pour ombre

Gallimard
224 pages, 18 e
Du trop de réalité

Folio/essais
308 pages, 5,30 e

Katrine Dupérou

   

Revue n° 059
(Janvier 2005).
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Ombre pour ombre    
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