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Alain Lercher
Interview
Humeurs vagabondes


Alain Lercher

par Christophe Kantcheff



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Ni essai, ni traité de morale, Prison du temps d'Alain Lercher est un livre de littérature. Les opinions l'empnt sur les analyses, les sentiments sont souvent plus importants que les idées. En toute liberté.

Entre Les Confessions et Les Essais, Alain Lercher penche davantage du côté de Montaigne dans sa façon de parler du tréfonds de son être sans s'ouvrir directement au lecteur. Les Fantômes d'Oradour (Verdier, 1994), son précédent livre décrivait le rapport intime qu'il entretient avec la mémoire collective d'un événement tragique qui, pour des raisons familiales, le touche de près. Les thèmes abordés dans Prison du temps, peuvent sembler moins personnels, comme le postmodernisme ("La fin des imbéciles"), ou le temps précisément. Mais il est aussi question dans ce recueil de la mort du père et de celle d'un ami ("Les Morts"), ou du souvenir d'un voyage en Guadeloupe ("Les Iles"). Quels qu'ils soient, ils témoignent tous d'une qualité trop rare : la liberté d'esprit de leur auteur. Alain Lercher se soucie moins de savoir pour qui il passe que de formuler au plus juste ce qu'il ressent et ce qu'il pense. Avec pour maîtres-mots : honnêteté et simplicité.

Quelle est la cohérence du livre?

Les idées d'unité et de cohérence me sont assez étrangères, contrairement aux éditeurs qui en sont très préoccupés. Cela dit il doit y en avoir de fait. Les textes de Prison du temps ont tous été écrits dans une même période. La cohérence, c'est le type qui écrit à un moment donné de sa vie.
Pourquoi ce titre, Prison du temps?
Parce que le temps, sous toutes ses formes, est un thème qui revient dans chaque texte. Et " prison ", parce qu'on n'en sort pas. C'est d'une banalité extrême.
Justement, la banalité est très présente dans Prison du temps.
L'originalité n'est pas un de mes soucis. Je pense que c'est dans le banal que réside la vérité des hommes.
Vous vous interrogez sur les lieux communs pour savoir s'ils rendent mieux qu'une image originale ce que vous voulez décrire. Faites-vous une différence entre la banalité et les idées reçues?
Borges dit que les images les plus intéressantes sont les images les plus banales. Il faut seulement retrouver la vérité profonde de ces images qui a traversé les siècles. L'idée reçue peut servir à cacher quelque chose qu'on connaît trop bien et qu'on refuse de voir. Cela dit, il y a aussi des idées reçues qui sont des stupidités.
Ne pensez-vous pas que devant la banalité et les idées reçues, le lecteur peut se dire : ça, je le sais déjà?
Ma véritable ambition est d'écrire pour l'épicier du coin. Est-ce que ce lecteur-là dira : ça, je le sais déjà? Peut-être, mais il n'en sera pas forcément gêné. En outre, on peut me reprocher d'enfoncer des portes ouvertes. Mais je me suis rendu compte qu'il y a beaucoup de portes ouvertes qui sont en permanence refermées depuis des années, voire des siècles. L'inégalité sociale, par exemple, qu'est-ce qu'il y a de plus banal?
Si vous voulez écrire pour les épiciers, pourquoi ne pas écrire de romans?
Pour moi la différence se fait plutôt entre fiction et non-fiction. J'ai publié des nouvelles et je suis en train de terminer un roman. Mais ce qui m'agace, c'est l'idée d'être obligé de passer par le roman, genre prétendu facile, pour toucher le plus de gens. Je pense aussi que la forme du roman est une forme épuisée de la fiction. À partir de la fin du XIXe siècle, certains auteurs -Proust, Céline, Joyce- ont exploré les limites du genre, et l'ont cassé.
Alors pourquoi écrire un roman?
J'avais envie de raconter une histoire, sans recherche de forme particulière. J'essaie de raconter le plus simplement possible, comme dans mes nouvelles.
Dans Prison du temps, vous procédez beaucoup par glissements, translations, digressions. C'est une sorte de méthode?
Oui. Je m'inspire de deux modèles. Montaigne, et sa façon buissonnière d'écrire. Et la dérive géographique que pratiquaient les situationnistes (un précédent livre d'Alain Lercher publié chez Gallimard s'intitule Géographie, ndlr). Je l'ai moi-même un peu pratiquée avec l'ami que j'évoque dans le livre. Nous faisions des plongées dans Paris qui duraient une journée et nous explorions la ville.
Dans vos textes plus réflexifs, les affirmations prennent le pas sur les démonstrations. Pourquoi ?
Les affirmations sont comme des espèces de constats. Tout d'un coup on tourne au coin d'une rue et on tombe sur un immeuble jaune, alors on dit : il est jaune. Je mêle mes opinions à ces affirmations, c'est en ce sens que je ne suis pas du tout philosophe.
Cherchez-vous à convaincre?
Pas dans le détail mais il y a peut-être une ligne directrice qui se dégage et qui convainc le lecteur.
Dans le texte sur le postmodernisme, vous rappelez que la fin de l'histoire n'est pas une notion nouvelle, et qu'elle a une rationalité même si vous n'y adhérez pas. Ensuite, vous prolongez cette notion de fin à propos de l'art, et vous vous livrez à une attaque sévère contre l'art contemporain. N'avez-vous pas l'impression de participer à un fort courant actuel rétrograde, voire réactionnaire?

Je ne dis pas que l'art contemporain est nul et sans intérêt. Le postmodernisme, c'est la période qui vient après celle où on croyait encore au progrès dans l'art. Ce qui me gêne, c'est le mot même de postmodernisme, que je trouve très maladroit et malheureux. Le simple fait de désigner sa contemporanéité par cette étiquette "post" m'horripile. Par ailleurs, je ne peux plus me mettre devant une oeuvre d'art et dire j'aime ou je n'aime pas sans qu'on vienne me faire un cours pour me dire que ce n'est pas ainsi qu'il faut appréhender les oeuvres. Le rapport de la critique à l'art contemporain aujourd'hui me déplaît. Il y a trop de merdes justifiées par les critiques.
Vous abordez des thèmes surprenants comme le désir des vieux, ou la figure héroïque de Sherlock Holmes. Comment choisissez-vous ces thèmes?
Un peu par hasard. Je suis tombé sur la correspondance de Vigny avec une jeune maîtresse. Ça m'a fait penser au thème pictural de Suzanne et les vieillards, j'ai relu le passage de Suzanne dans la Bible, j'ai cherché un certain nombre de reproductions, et autour du désir, de l'éternité du désir, de la différence d'âge dans le désir, le texte s'est construit. Quant à Sherlock Holmes, l'impulsion m'a été donnée par une biographie de Conan Doyle par Dickson Carr. C'est tout à fait étonnant qu'un type comme Conan Doyle, ridicule à bien des égards, ait créé un tel personnage, qui ressemble réellement aux héros antiques.
Le dernier texte intitulé Les Morts semble relever, lui, d'une nécessité.
La seule situation où l'écriture est de l'ordre de la nécessité, c'est lorsque que je suis en présence de la mort. Je suis comme devant un mur que je ne peux dépasser. Par conséquent, j'essaie de décrire ce mur. C'est une façon de m'en sortir, si je veux retomber sur mes pieds et si je veux pouvoir ensuite écrire autre chose.

Alain Lercher
Prison du temps

Verdier
156 pages, 89 FF

Christophe Kantcheff

   

Revue n° 016
(juin-juillet 1996).
Commander.

Alain Lercher


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