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Dominique Fabre
Chronique auteur
Laisser sécher


Dominique Fabre



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Près de chez moi on a parfois un beau soleil couchant le long de la voie ferrée de la petite ceinture. Quand je croise mon voisin le jardinier, il se tient là derrière la grille, sur le trottoir, et constate le travail qu'ils ont à faire, la terre et lui : il a l'air bien fatigué. Les herbes folles poussent très vite, est-ce à cause d'elles qu'on a tous de plus en plus d'allergies ? Les yeux rouges, nous nous croisons entre voisins, en sortant nos mouchoirs. Dans cette rue, près du Best Western Hotel, des gens vivent dans de minuscules appartements qui jouxtent l'immeuble désamianté et refourgué au ministère de l'éducation, de la recherche et de patati patata. Je bavarde parfois avec un type du rez-de-chaussée, qui a connu son lot de gros problèmes, chômage divorce et maladie - hé ouais, comme je dis, j'ai touché le tiercé dans l'ordre ! - et ne s'en est jamais remis.

En plus qu'en ce moment il a une baisse de moral supplémentaire, car il ne peut qu'imaginer les discussions passionnantes qu'il aurait eues avec ses collègues au sujet de la coupe du monde de foot. La dernière il avait encore un boulot, mais c'était il y a quatre ans de cela. Et toi, qu'est-ce que t'en penses, de Nicolas ? Lequel ? Le casse-toi connard ou le va te faire enculer ? Moi je fais pas de politique, figure-toi. Sa carrière est terminée, il a fini par décréter, assis sur son tabouret à sa fenêtre du rez-de-chaussée. Oh tu crois ? évidemment. Et à part ça les matches, tu en penses quoi ? Ben... l'Argentine, ils jouent bien. Il passe beaucoup de son temps devant la télé. L'Afrique du sud c'est vraiment un beau pays, il se demande si les joueurs ont eu le temps d'aller voir les girafes et les lions, avec toutes ces responsabilités qu'on leur colle aux maillots ? Les lions les bêtes sauvages c'est pas plutôt au Kenya ? Je n'aurais pas dû l'interrompre. J'ai gâché sa causette du jour sans vouloir. Monsieur-je-sais-tout, il m'a dit, avant de se mettre à bouder. Je l'aime bien, mais il est boudeur cet homme-là. En ruminant, quand le soleil se couche,

Quelque part, rue Albert, si on est décidé à traverser le troupeau des flics devant le grand commissariat, si on n'a pas peur de se faire interpeller, si on ferme les écoutilles à leurs hallucinantes conversations - les voitures, les portables, les le chef a dit et moi j'ai répondu, leur sauce préférée pour les hamburgers du Macdo du coin ou pour les kebab d'à côté, on arrive vers un grand bâtiment qui a une forme de Y inversé, tout en verre. Pour se protéger du soleil, les Maliens qui vivent là mettent des posters aux fenêtres, ou des tissus imprimés avec Bob Marley dessus ou le président Obama, dont la cote est moins élevée que celle de Bob Marley, ou même que celle du pasteur King, qui reste stable en noir et blanc, si je compte d'après le nombre de fenêtres de cet immeuble. Il y a trois I have a dream aux fenêtres de ce foyer. En ont-ils seulement parlé, de leur rêve, les résidents de cet endroit ? Leurs grands sourires accrochés aux fenêtres du foyer dans le soleil couchant. Espérer. Ils achètent ces tissus sur le marché de la place Jeanne-d'Arc, celui du dimanche matin. Il se tient autour de l'église, qui n'est pas spécialement triste et sert surtout de lieu de culte pour les clochards dans le quartier, tous assis sur les marches.

Dernier dimanche du printemps, prière pour avoir de quoi boire cet été. Seigneur, prends pitié de nous. Mon Père, nous gardons l'oeil vissé sur notre Bavaria, avec l'air de nous en moquer et de ne même pas avoir soif, mais vous savez déjà que dans quelques gorgées, il va nous falloir retourner tendre la main aux babtous du marché pour lui acheter une petite soeur, un petit frère, des jumelles voire des sextuplés, ce qui ne sera pas de la tarte car ces gens vont partir en vacances. Seigneur, prends pitié de nous ! Pourquoi étais-je d'une bonne humeur à leur refiler dix euros ? En face, un type chantait devant la Bred, de la chanson à texte qu'il s'applique à écorcher chaque semaine. Cerises trop chères, pommes bon marché. J'ai acheté le poulet du dimanche à des Chinois, j'ai regretté de ne pas avoir pris sa paella à la marchande mélancolique qui porte six bagues à chaque main. Puis, comme à chaque fois, m'alpaguèrent les militants du parti ouvrier qui se lamentent de ce qu'on parle moins d'eux que de leurs concurrents du Npa. Merde, exactement comme la semaine dernière ? Mais bon, cette fois-ci, je les ai dépassés d'un bon pas, car je sentais déjà dans mes veines la cavalcade de bientôt, car oui, LES VACANCES VONT ARRIVER ! Je vais laisser sécher toutes seules les chaussettes de la fine équipe du Château des Rentiers et faire faux bond aux buveurs de Bavaria pendant quinze jours ou trois semaines, juste ce qu'il faut de temps pour me mettre à les regretter, car en fait j'aime bien les gens du Château des Rentiers, même pendant les vacances.

D'ailleurs on a beaucoup de projets, chez moi. Comme d'habitude on ne va sans doute en faire la moitié. On va voir des amis, on va descendre dans le sud (le Sud !), je voudrais repasser dans les anciens endroits. On prendra des bains de mer, en espérant se laver de tout ça ? Ou bien on ira voir le ciel du sommet des montagnes ? On refera des plans sur la comète, on prendra des vraies décisions, on glandera. Et quand on rentrera chacun chez soi, on se sera peut-être un peu croisés, et ce sera toujours pareil, ici. Bon été !

Dominique Fabre

   

Revue n° 115
(juillet-août 20100).

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