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Dominique Fabre
Chronique auteur
D'une porte à l'autre


Dominique Fabre



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Je rentrais du travail. On s'est tout de suite reconnus. On n'a pas passé tant de temps que ça ensemble, mais ce serait la seule fois dans cette vie, on avait tous deux 20 ans. Elle habitait porte d'Orléans de l'autre côté du périph. Dans sa rue bien avant sa naissance Raymond Federman avait été caché dans une armoire par sa mère et de sa famille il était le seul survivant. Je l'ai su bien plus tard, évidemment. Cinq ans avaient passé depuis la dernière fois. On n'a pas eu grand-chose à se dire de tout ce temps. On n'aura jamais eu grand-chose à se dire, seulement à se voir de temps en temps, aux moments où ni moi ni elle n'y pensons. On fait seulement confiance à ce hasard qui réunit les gens, et qui les sépare aussi bien.

On a quand même bu un café, cette fois elle avait le temps. Je n'étais jamais allé dans ce café. C'était peut-être un café ouvert exprès pour ces retrouvailles et il aura fermé depuis ? Ensuite il sera de nouveau ouvert, de nouveau fermé. Il se trouve près de chez moi en montant vers la place d'Italie. Ca faisait bien longtemps qu'elle ne vivait plus à Paris, et toi ? Je préfère m'arrêter au " et toi ", qui est comme la promesse d'une autre fois, de combien encore d'autres fois ? Il y aura des autres fois. On se fait des idées idiotes : elles vous durent toute la vie. Elle avait l'air bien plus en forme que la fois d'avant.

Les premières retrouvailles, mes mômes étaient encore petits, on s'était croisés dans le parc à la cité U où elle baladait les siens. On s'était à peine parlé, ce n'était pas encore assez loin. Et puis ils étaient venus pour jouer. Une autre fois, longtemps après, elle m'avait donné rendez-vous dans un salon de coiffure. Ça ne m'avait pas trop plu d'attendre la fin de son brushing, comme si elle ne venait pas de Montrouge, mais des états-Unis où elle vivait cette année-là. Oui, elle avait l'air plus en forme que ces dernières fois. On ne se rappellerait pas, on se croiserait peut-être encore, elle m'a dit. Je l'ai crue. Je suis rentré à pied porte d'Ivry, au coin de ma rue, j'ai vu les lumières de la foire du Trône au bout de la ligne des trains désaffectée. Les grandes roues clignotaient, là-bas. Les familles attendaient sans doute le PC2 avec des peluches bien trop grosses pour la chambre des enfants. On aura toujours des endroits magiques à Paris, à Montrouge, à la porte d'Ivry, partout. On aura toujours des cafés où on ne sait plus qu'on s'est vus, où on ne sait plus quand. On attendra toujours une prochaine fois. Tant d'années.

Je sais pas si c'est pour ça que je suis allé voir plein d'autres portes de Paris, ou si j'en avais seulement marre de la porte d'Ivry, ces derniers temps ? Il faisait grand beau à la Fourche, les femmes portent des habits très colorés et les hommes les regardent, c'est enfin le printemps. Avant la porte de Clichy, il y a la Cité des fleurs, où ce sont des maisons, mais il y a une grille à digicode de chaque côté de la rue, maintenant. Avant quand on étudiait là on pouvait manger tranquille un sandwich à l'heure du déjeuner. Je suis rentré en suivant deux vieilles dames dans cette campagne à Paris. Les mômes peuvent jouer à cache-cache dans la rue sans voitures. Des jeunes femmes sortent des transats et jouent Desperate Housewives sans se soucier des caméras. Des belles maisons. Devant les grilles une Jaguar, des Benz, une Ds rouge, des Bmw. Il faut faire un signe au gardien pour qu'il vous ouvre la grille à l'autre bout et puis, on se retrouve à deux minutes de la porte de Clichy où ce ne sont plus des maisons, mais des immeubles pas jolis. Des types marchent vite dans le bruit, ils vous vendent des paquets de clopes à deux euros 50, des montres, des choses comme ça. D'autres restent immobiles dans la rumeur sur un trottoir du boulevard des Maréchaux. Le lycée Balzac comme une grande caserne pas tout à fait désaffectée. 1980-1981 ? Oh putain. Je suis remonté vers la place de Clichy.

Quand j'ai appelé mon pote Raymond pour prendre de ses nouvelles, il était hilare. T'as vu ? Non, quoi ? Ben les voleurs ! Il m'a parlé des tableaux du musée (Matisse, Braque, Modigliani, Picasso). Putain, y en a pour 200 millions ! Lui il fait souvent veilleur de nuit dans les musées, où selon lui on rentre comme dans des moulins. Parfois l'alarme ne marche pas, dans d'autres musées ce sont les fenêtres qui ferment mal, la porte d'entrée n'a plus de clé. Dans certains endroits des chefs sadiques programment des coups de téléphone automatique à 3 heures du matin, du coup pas moyen de bien dormir si on ne débranche pas en début de soirée ! Les musées à Paris n'emploient pas de veilleurs intérimaires plus de quatre mois par an pour ne pas avoir à leur payer le chômage. Alors bon, m'a dit Raymond, je te dis pas le turnover. Le turnoquoi ? Le turnover, c'est de l'anglais. T'es pas prof d'anglais par hasard ? Oh Fuck you Arsène Lupin ! Ils pourront pas les refourguer, évidemment. Ce sont des commandes d'amateurs éclairés, à son avis. Mais même si chaque voleur s'achète un tout petit 4 pièces du côté du Trocadéro avec ses émoluments faudra quand même encore qu'il se déplace en métro. Restons discrets. On s'est marrés comme des bossus. Tu dis pas qui je suis hein. Bien sûr voyons, ça va de soi.

Passage Bourgoin, près de chez moi, les petites maisons sont fleuries. Les roses blanches qu'elle ne verra pas. De l'autre côté, derrière les pare bruit taggués du périph, je suis allé me balader dans les vieilles bicoques à Ivry, on entend des merles et des martinets. On descend par des escaliers jusqu'à la plaine de Charenton. à tout prendre les barres d'en bas sont bien moins élégantes que les tours des portes d'Ivry ou de Choisy. Je suis allé jusqu'à l'hôtel Kyriad, au-dessus du périph pour le touriste bon marché. Des cars d'Europe de l'Est. Des gens sortaient avec leur plan, ici c'est dans la zone, la tour Eiffel on la voit bien, mais bon, comment on fait pour y aller ? J'ai guidé les Polonais vers le métro porte d'Ivry en passant par le chemin des vieilles maisons. Tous les oiseaux du coin chantaient.

Dominique Fabre

   

Revue n° 114
(juin 2010).

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