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François Salvaing
Chronique auteur
On va se gaver


François Salvaing



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A une main ! Chacun sait, chacun a vu qu'il tint à une main - ou plutôt à un sifflet, préfère dire Timothée, celui de l'arbitre qui ne siffla pas main contre Thierry Henry et l'équipe de France - que nous n'allions pas en Afrique du Sud. Adieu veaux, vaches, cochons, audiences, recettes et dividendes, TF1 en frémit encore. Et quelques autres avec lui, médias, équipementiers, publicistes... Main nourricière qui promet une sacrée manne, la moindre étant celle, pourtant plantureuse, promise aux joueurs sélectionnés et à leur encadrement.

Depuis qu'est-ce qu'on se gave, et ce n'est qu'un hors-d'oeuvre ! Invité le 11 mai au JT de 20 heures de TF1 (convoqué serait plus juste, ou d'un autre angle : kidnappé) pour y donner et commenter une liste très attendue, le sélectionneur Raymond Domenech a permis à la chaîne de battre un record avec une pointe, à l'instant de la Révélation, à 12 millions et demi de téléspectateurs.

Record qui permettra de vendre encore un peu plus cher aux annonceurs la fameuse disponibilité des cerveaux que théorisa naguère son ex-PDG Patrick Le Lay. (Que voici revenir dans l'horizon médiatique comme président d'un club de foot, secteur où un à un, Villeneuve et Dassier avant Le Lay, les anciens hiérarques de la chaîne Bouygues se recyclent, l'exception étant Mougeotte, qui a préféré la maison Dassault et son Figaro Magazine.)

Domenech, quel client ! Les télés en auront raffolé. Un type capable, juste après une défaite majeure, de demander en direct la main de sa compagne, était une bénédiction pour elles. D'autant que l'animal a de la repartie. Tantôt moqueur, tantôt enfant de choeur, il a parfaitement intégré ce qu'on pourrait appeler le théorème de Luchini : " Le petit écran est le dernier lieu où il faille être sincère. " Sauf peut-être ce jour d'avril, où Michel Drucker l'a fait entrer par Vivement dimanche !, entre Patrick Bruel et Rama Yade, la Marine et la Gendarmerie nationales, dans le Panthéon télévisuel qu'il érige depuis tant d'années, à la tisane. Domenech parlait de son père, de sa mère, de ses copains d'enfance, tendre et pudique autant qu'on puisse l'être en plein temple de l'obscénité.

Timothée ne lui en veut pas. Mais du jeu pratiqué par l'équipe de France, si. Triste, routinier, hautement prévisible c'est le verdict timothéen, et, pronostiqueur de canapé qui ne risque jamais un kopeck à quelque loterie que ce soit, il prédit un avenir sud-africain de très courte durée aux vingt-trois élus de Domenech.

N'empêche, qu'est-ce qu'on va se gaver ! Médias, équipementiers, publicistes... et ne pas oublier : bookmakers, pour qui, en toute hâte, la majorité parlementaire a voté mi-avril la légalisation des paris en ligne, et pour qui le gouvernement a, lui aussi, explosé ses records en promulguant le 13 mai, moins d'un mois après, le décret d'application de la loi, les mettant ainsi dans de confortables starting-blocks pour le 11 juin. Timothée aurait bien aimé qu'on lui montre les visages radieux des conseils d'administration de BetClic, Bwin, Unibet et autres Mangas Gaming, car voilà des équipes qui d'ores et déjà ont remporté la Coupe du Monde. Hélas, sa curiosité n'a pas été partagée par une seule chaîne.

On va se gaver ! Mais on a un léger souci : de tels enjeux confiés à des Africains !!! Une fois surmontée la peur de ne pas aller au Cap et à Johannesburg, voici brandie celle d'y aller. Le Mondial au pays du crime, titrent sans vergogne une après-midi Yves Calvi et C dans l'air. Un million de touristes seraient attendus en juin en Afrique du Sud tels des coffres-forts ambulants. Le Mondial, se rappelle Timothée, a déjà été organisé dans des pays à forts taux de misère et de criminalité : le Mexique en 1986, les états-Unis en 1994... Il ne se souvient pas qu'on ait, à l'époque, organisé pareil débat ni agité pareil tocsin. Il soupçonne aussitôt, mauvais esprit, qu'on ne juge pas aux mêmes critères hémisphères nord et sud de la planète. Mais, depuis le plateau de C dans l'air, voilà qu'on essaie, après s'être employé à inquiéter le téléspectateur, de maintenant le rassurer : on lui montre et vante des gendarmes mobiles français paraît-il rompus au dressage de nos banlieues sensibles. Sur place depuis des semaines, nos pandores font la leçon à leurs homologues sud-africains qui pourraient avoir à mater des hordes jaillies des townships pour crier famine aux confins des stades où se cuisinera le festin dont on entend se gaver - comment dire ça ? - au vu ? du vu ? du monde entier.

Le monde entier moins, au moins, un individu. Michel, ami de Timothée, grand amateur de foot et qui faillit en devenir un professionnel, lui annonce qu'à compter du jeudi 10 juin, veille du lancement de la compétition, il ne regardera plus la télé, n'écoutera plus la radio, ne lira plus les journaux. L'actualité, qu'elle soit ou non footballistique, il ne l'approchera que par inadvertance, à travers les conversations des autres. Combien de temps Michel s'adonnera-t-il à cette ascèse - hors de pensée comme de portée pour Timothée ? Un mois, un an ou davantage : le temps qu'il lui faudra pour réapprendre le temps, dont l'actualité, éprouve-t-il douloureusement depuis trop d'années, n'est que le simulacre.

François Salvaing

   

Revue n° 114
(juin 2010).

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