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Dominique Fabre
Chronique auteur
La petite vitesse


Dominique Fabre



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Ces derniers jours une vraie Bentley noire brillante était garée sur le boulevard des Maréchaux. Je n'étais sans doute pas le seul à guetter pour savoir qui la conduisait mais elle est repartie, une nuit. Elle est beaucoup plus classe que la limousine blanche huit places que louent les Asiatiques pour les mariages. D'abord les photos sur la dalle des Olympiades, ou au parc de Choisy, qui est à l'aune d'un vrai parc ce qu'un immeuble en Lego est à un vrai, clic. Puis la limousine. Puis un amour sans nuages, avec achat d'un studio du côté des tours, remboursement extra rapide du crédit, revente pour aller emménager dans une maison à Ivry, de l'autre côté du boulevard périphérique. Entre-temps les années ont passé et, mus par la nostalgie, madame et monsieur décident de sortir la Bentley pour retourner dans leur ancien quartier, là où tout a commencé pour eux.

Comment savoir ?

De l'autre côté. Je n'y vais pas si souvent, la nationale qui traverse Ivry fait partie des plus tristes du coin. Mais bon, les arbres étaient bien verts, ils construisent beaucoup à Ivry. Ils démolissent beaucoup aussi, évidemment. On avance, on reconnaît les sigles habituels, Anpe, Sécurité sociale et Manpower ; les restaurants chinois cèdent vite la place aux sandwicheries doner et aux pizzerias de nulle part. Je me suis acheté un croissant à Mon Sahara, sur l'avenue de Verdun. Dans cet endroit où on a encore plein de Jean-Jaurès, Lénine ou Louise-Michel, on trouve des choses à voir quand on a le coeur à chercher. Je suis allé au grand cimetière de Choisy. Pour reprises administratives, s'adresser au conservateur. Avec tous ces noms, ces tombes et ces additions fatidiques, j'y ai passé pas mal de temps. Beaucoup de gens meurent assez tôt dans le coin, avant l'âge des nouvelles retraites qu'on nous prépare mais juste après celui des mises à pied des quinquagénaires. C'est bien plus spacieux qu'un cimetière parisien, mais ça manque de célébrités. Les grands arbres. Une jeune femme lisait sur une vieille dalle, son copain couché sur l'herbe à côté dans un carré réservé aux soldats de 1914. Elle portait des très hautes semelles compensées, un blouson noir en cuir, un collier de chien, de la poudre de riz sur le visage, je n'ai pas vu le titre de son bouquin. Qu'est-ce que j'étais venu faire ici ? Ah oui, c'est ça. Où elle est ?

Je suis rentré à pied puisque j'avais pas retrouvé la Bentley. Au croisement en direction du Kremlin-Bicêtre, j'ai croisé un vieux panneau : Préfecture de la Seine, chemin de Gde Couronne, de Vincennes à Boulogne. Je ne l'avais jamais vu avant. Un réparateur toutes marques d'accordéons dans l'immeuble crasseux du coin, avec vue sur le périph, bientôt tout sera démoli. Là, sur le pont, un film était tourné. Avec une grosse caméra et plusieurs camions Loges de stars, un buffet très correct et beaucoup de matos. On était une dizaine de badauds. Un type essayait de prendre une photo avec son portable en retenant son chien qui avait l'air bien énervé. Arrête de tirer sur ta laisse, merde, je les prends en photo ! Une jolie rousse surgie du no man's land de la petite ceinture a demandé c'est quoi comme film ? Un type lui a répondu avec un sourire bleu modeste que c'était un film pour TF1. Je vois je vois, encore une merde ! a soupiré la jolie rousse en enjambant les câbles, ce qui a quelque peu scotché le type de TF1. Il en a oublié de lui proposer un rencard, une audition, un gros piston, ou alors quoi ? De toute façon le chien méchant avait fini par s'échapper et attaquait la caméra ! C'est là qu'on coupe. Ça tombe bien car j'ai peur des chiens. J'ai continué rapidos vers la rue du Château de Rentiers. Le cimetière était tranquille, en tout cas.

J'ai rencontré Alain (Demouzon) en bas de la médiathèque Melville. Il y ramenait des bouquins. On a bien papoté, c'était sympa. Il est arrivé ici en 1971, avant même l'arrivée massive des réfugiés du Vietnam et du Cambodge, qui ont investi les tours où les Français de souche ne voulaient pas habiter. Je ne connais pas bien le quartier, par rapport à lui. Tu connais bien assez comme ça. Qu'est-ce que tu veux savoir ? Ben, en fait, je sais pas. Il m'a parlé du magnolia kobus au coin de la rue Nationale, et puis des autres arbres, des prunus à noms compliqués, il peut nommer tous les arbres du coin. Il m'a parlé du jardinier qui précédait celui que je connais. Des restaurants, avant qu'ils ne soient devenus chinois, il m'a parlé de la cantine d'un tel, de la ruelle où la grand-mère d'Alphonse Boudard pendait des rats par la queue pour faire sonnette contre les emmerdeurs. Il a plein de visions du quartier qui pourraient sans doute accueillir parmi elles une Bentley noire garée devant un immeuble de brique mordoré, au printemps. Parfois tout ça vous donne un sentiment fragile d'éternité, tandis que le vrai temps cahote méchamment, en vrai (rien à voir avec une virée en Bentley), dans la rue du Château des Rentiers.

Hier j'ai croisé Hakim en bas de chez moi ! J'étais trop content de le voir. Il a 20 ans maintenant. Il faisait la police dans la classe de 3e, il était ceinture noire de karaté. Il m'a donné des nouvelles de Nicolas, son copain serbe qui adorait la bagarre seul contre tous, les vendredis. Les flics sont venus quelques fois pour les séparer, à Reuilly-Diderot. Il se bat pour de vrai maintenant, en Afghanistan. Hakim fait ce qu'il peut pour lui soutenir le moral, par emails, par textos. Mais bon, msieur. C'est rarement en Bentley qu'on arrive ou qu'on part, dans le coin. J'aimais bien ces sales mômes-là. La nuit, Nicolas m'a réveillé, il comptait ses ennemis par la fenêtre de la classe, à dix contre un msieur, vous allez voir, ça va saigner ! Et sa tête amochée des lundis. Il m'a dit qu'ils repasseraient quand son copain serait rentré. Ça me fera plaisir de les revoir.

Dominique Fabre

   

Revue n° 113
(Mai 2010).

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