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Jacques Serena
Chronique auteur
Dans la nature des veaux


Jacques Serena



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Il y en a aussi dans ma région, des dénonciateurs anonymes. De ces gens qui, depuis leur abri, vous signalent avec zèle à la vindicte publique, voire aux autorités compétentes. C'était l'année dernière, mon amie Inga animait un atelier d'écriture en milieu carcéral et un tract non signé tenait à faire savoir à l'organisme qui l'employait qu'elle avait eu, au temps où elle tentait de survivre avec moi sur les marchés forains, deux histoires avec la police. Une pour vente illicite et une autre pour faux témoignage. Sans compter, disait le tract, qu'elle avait posé pour des photos soi-disant artistiques qui avaient été exposées dans un théâtre. Ce qui, d'après les auteurs anonymes du tract, la rendait moralement impropre à exercer sa mission.

On ne sait évidemment pas de qui émanaient au juste ces révélations, mais bien sûr on se doute. On sait quand même dans quelle position et dans quel état d'esprit doivent se trouver des gens capables de s'imaginer que des révélations de ce genre puissent être graves et déclencher automatiquement l'opprobre général sur le dénoncé. Or, en l'occurrence, il se trouve que les gens de l'organisme qui employait mon amie Inga lui ont lu en riant le tract. Parce que, primo, les faits rapportés dataient de vingt ans, et que, surtout, ces faits n'étaient en aucune façon, pour eux, des obstacles à l'exercice de sa mission. Et même au contraire. Ces faits prouvaient simplement que mon amie Inga était née du mauvais côté des lois, qu'elle avait donc dû beaucoup se battre et se débattre pour s'en sortir malgré tout. Elle a donc continué son atelier en maison d'arrêt. À part ça, elle et moi nous sommes plus à imaginer les têtes qu'avaient dû tirer ses anonymes zélés dénonciateurs. Sidérés, certainement, bien outrés. Parce que, dans leur mental simpliste d'irréprochables nés, ils avaient certainement pensé que le fait qu'un être, à un moment de son parcours, ait eu des ennuis avec la police et posé nu, allait forcément carboniser cet être aux yeux de tous. Pas une seconde ils n'avaient pu penser
L'étonnant, c'est qu'ils croient devoir nous dénoncer pour des faits dont on ne s'est jamais caché. Si on n'en fait pas spécialement état, c'est simplement qu'il ne nous semble pas que cela puisse intéresser qui que ce soit. L'étonnant, aussi, c'est qu'ils ne sentent pas combien il est plus infamant d'être dénonciateur que dénoncé.
Mon amie Inga ne se cache pas d'avoir posé un peu nue. C'était pour moi. D'ailleurs, elle n'a rien contre l'idée que j'illustre ma page avec une des photos incriminées.
Évidemment, tout le monde ne sera pas d'accord avec moi, je le sais bien. Je sais aussi bien qu'un autre ce qu'il faudrait dire pour rallier le plus grand nombre, ou au moins ne défriser personne. Mais voilà, si on a voulu être écrivain, c'est en partie parce qu'on se retrouvait mal dans l'affirmation officielle du monde et qu'on tenait à donner sa version. Autrement dit ouvrir sa gueule. Voire à appeler veau un veau, fayot un fayot. Etre écrivain parce que pour un écrivain n'existe pas, comme chez les veaux, de devoir de réserve. Le devoir de réserve est bien dans la nature des veaux, toute une vie à devoir se réserver, et ça se voit, sur leur figure, à leur démarche, s'entend dans leur voix, à leur ton outré quand ils apprennent que quelqu'un a eu l'outrecuidance de dire ce qu'il pensait. Mais enfin, se disent-ils, pourquoi certains pourraient-ils comme ça n'être pas d'accord et le dire haut et fort, alors que nous jamais. Comme ces fayots de vieilles cours de récréation qui n'osaient pas sauter et qui donc allaient dénoncer au maître ceux qui le faisaient. Toute une vie à se réserver et à balancer à l'occasion ceux qui ne se réservent pas. Et à ne même pas se rendre compte de la piètre vie que ça leur fait, en fin de compte, du mental mesquin que ça dénote. Et si on leur disait que les êtres qu'ils dénoncent ont ce qu'on appelle de la mentalité, que ces êtres préfèrent mille fois être accusés plutôt que de jamais dénoncer qui que ce soit, ils ne comprendraient même pas de quoi on leur parle.

Jacques Serena

   

Revue n° 112
(Avril 2010).

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