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François Salvaing
Chronique auteur
Ne vous laissez pas impressionner !


François Salvaing



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A un moment ou à un autre, presque tous hésitent. Celui à qui ils adressent les questions qu'on leur a fournies... Celui à qui, en cas de réponse erronée, ils doivent envoyer, au moyen d'une manette, des décharges électriques de plus en plus voltées... Celui qu'ils ne voient pas car il est censé se trouver dans une sorte d'igloo au centre du plateau, sanglé à une chaise de style Sing Sing... Leur partenaire, selon le jargon qu'on leur a inculqué, réclame qu'on arrête, qu'on le libère, Laissez-moi partir ! hurle-t-il bientôt. À ce moment-là (dixième, quinzième ou vingt-cinquième décharge suivant les cas), presque tous regardent de côté vers l'animatrice et, de manière explicite ou muette, lui demandent s'ils ne devraient pas s'en tenir là.

Le partenaire ne semble pas en état d'en encaisser davantage, d'ailleurs on ne l'entend même plus. L'animatrice, longue liane brune et froide, leur répond invariablement : Ne vous laissez pas impressionner ! À ce moment-là, les uns décident que c'en est assez, les autres de poursuivre. Mais ni dans un sens ni dans l'autre, ils ne tranchent au quart de tour. L'une se mord les lèvres, l'autre roule des yeux, le troisième les ferme, le quatrième change de fesse, le cinquième se tord les mains. Tempêtes sous les crânes. Obéir ou désobéir ? Telle est la question.

Ne vous laissez pas impressionner ! Répète la belle meneuse de jeu. Et si l'indécis passe de l'hésitation à une résistance ouverte, elle fait appel au contrat qu'on ne saurait rompre, ou, suprême instance, au public. Car il y en a un, comme dans toute émission de jeu, qui, au signal d'un chef de claque, a crié Fortune ! ou Châtiment ! selon les réponses, et qui maintenant exhorte le questionneur à ne pas déserter son poste. Car s'il arrive au terme, il aura, sans recevoir lui-même plus qu'une indemnité de quarante euros, fait gagner un million au questionné, c'est l'une des perversités de la règle de jeu. Le type ? hurle ? geint ? s'est évanoui peut-être ? Dans dix minutes, il vous remerciera, dit l'animatrice, d'avoir été jusqu'au bout. Contre la gégène, la richesse.

Ils seront, en dix jours de tournage, sur soixante-neuf candidats cinquante-trois (près de 80%) à obéir, et à électrocuter, parce qu'il ne fournit pas la bonne réponse, et d'ailleurs plus de réponse du tout, leur semblable... Terrifiant Jeu de la mort, proposé par Christophe Nick sur France 2. Journaux et magazines le lui ayant abondamment raconté par avance, Timothée se croyait préparé à l'affronter. Et il pensait pouvoir en décrocher assez vite pour aller sur Canal + suivre Bordeaux-Olympiakos. Tintin ! Il n'apprendra que par un journal nocturne le coup franc de Gourcuff, l'égalisation grecque, le salvateur coup de tête de Chamakh... Émission puis débat, il sera resté la soirée entière le zapper inhabituellement inerte.

Plusieurs fois, pourtant, pendant la première heure, la tentation l'a frôlé de fuir. Les questionneurs, sympathiques, la plupart, ressemblent à tout un chacune, mais s'accommodent, la plupart sans limite, que leurs questions se transforment en Question au sens où l'employait l'Inquisition. Accablant. Soit, mais si Nick, son équipe et le groupe de psychologues qui les a accompagnés, de la conception à la réalisation, s'étaient arrêtés au constat que, dans une population donnée, ceux qui transgressent sont bien moins nombreux que ceux qui se conforment, leur travail n'aurait produit, du point de vue de Timothée, même critique, qu'un spectacle morbide de plus. Or il dérange et provoque bien davantage, d'une façon rare.

Aussitôt le jeu achevé, et qu'il ait été ou non écourté, les candidats sont informés par l'équipe que tout n'était que leurre et leur partenaire un comédien auquel ils n'ont fait aucun mal, même léger. Ils ont, à leur insu, participé à une expérience, adaptation télévisuelle de celle menée il y a près d'un demi-siècle aux États-Unis par un chercheur en psychologie, avec pour enjeu d'établir jusqu'où va, sans dictature ni contrainte, l'aptitude humaine à l'obéissance. Et secoués, effarés, bouleversés parfois, ils réfléchissent à haute voix à ce qu'ils ont accepté, et par quels dédales ils ont été convaincus et se sont convaincus d'accepter plus longtemps encore d'être des bourreaux. Ainsi poursuivi, le Jeu de la mort projette la pensée de Timothée vers les pires situations du siècle de Kafka, au Rapport sur la banalité du mal d'Hannah Arendt, ou à cette confidence faite après guerre à ses juges par Louis Sadosky (1900-1967), inspecteur chargé du Rayon juif à la Préfecture de police de Paris : Le désir d'être bien noté m'a toujours animé. Remontent aussi les phases de sa propre vie où lui-même, Timothée, accomplit, par soumission à une autorité qu'il tenait pour légitime, des actes au fond indignes, contradictoires avec ses propres élans, ses propres valeurs.

Dans la nuit, l'écran depuis des heures éteint, le nom de Roger Gicquel traverse une rêverie de Timothée. Célèbre présentateur mort récemment, il avait un jour de 1976 où on avait retrouvé le cadavre d'un enfant kidnappé, ouvert le journal de 20 heures par une phrase mémorable : La France a peur. Comme un à qui on aurait fourni les manettes et les meilleures raisons du monde d'envoyer, sans se laisser impressionner, dans les cervelles toute la sauce.

François Salvaing

   

Revue n° 112
(Avril 2010).

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