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Dominique Fabre
Chronique auteur
Monsieur Néant


Dominique Fabre



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Hier j'étais à Saint-Martin d'Etampes pour aller voir quelqu'un à l'hosto. C'est le terminus du Rer C. J'ai eu du mal à trouver. Il y avait de la neige sans trace de pas dedans, j'ai pu marcher dessus comme si j'étais le premier à le faire. J'ai dû demander mon chemin, il faut passer sous des voies rapides, longer des petits canaux avec des saules pleureurs, à un moment j'étais perdu, je n'arriverais jamais à trouver ce putain d'hosto ! On est dans le sud de l'Essonne. En rentrant dans un café pour me renseigner, j'ai remarqué un type qui s'appelle Néant, entre Hernandez et Raoul, sur l'interphone de la porte à côté. J'ai fait demi-tour deux fois pour vérifier, c'était vrai ! Du coup après j'ai vite trouvé.

Puis, sur le chemin du retour, j'ai rencontré une jolie femme avec qui on s'est vouvoyé, puis tutoyé, elle m'a accompagné un bout, ici ça la changeait de la Réunion, oui oui, elle travaillait à l'hosto. Elle avait fini son service. J'ai regretté de la quitter, tellement elle était jolie à bavarder. On manque souvent de bavardages quand il fait froid, j'ai remarqué. Au revoir monsieur Néant ! Il me tourne encore dans la tête son patronyme. C'est quand même un drôle de nom à porter. Mon papa s'appelle Néant : ça doit faire bizarre quand on est petit, ce doit être encore plus insidieux quand on est grand. Je me rends souvent à Malesherbes, terminus du Rer D - Un peu trop de terminus dans ma vie ces derniers temps. Monsieur Néant, si vous pouvez faire quelque chose ?

Après le Rer C je me suis rendu à l'expo Soulages à Beaubourg, je voulais y aller depuis longtemps. J'avais surtout envie d'oublier l'hôpital, celui près de chez monsieur Néant. Soulages a de la suite dans les idées. Son noir tout noir ça vous donne des frissons ! Il bouge tout le temps dedans, parfois il change tout doux, d'autres fois très rapidement, il se laisse bien regarder, et longtemps. Est-ce qu'ils pourraient se connaître lui et monsieur Néant ? Est-ce que sa peinture aurait plu à l'infirmière qui venait de la Réunion pour soigner des mourants ?

On a des super musiciens dans le métro en ce moment. Sur la ligne 5 un gros monsieur avec pas trop de dents et une casquette Suze Gentiane joue magnifiquement de l'accordéon Scandalli et le petit maigre qui l'accompagne à la darbouka et fait la quête n'est pas manchot non plus. Quand le gros bonhomme virtuose veut changer de wagon il appelle son copain qui a toujours des choses à dire aux passagers. Bambi, tu viens ? Des gens ont rigolé sur la ligne 5. Dans les couloirs à Châtelet, on a un autre musicien devant les escalators et les escaliers de la 7 qui joue Besame mucho depuis une bonne paire d'années. Ça résonne dans le long couloir, et, avec les journées qu'il y passe, il n'y a plus que les historiens de la station Châtelet qui peuvent savoir qu'à l'origine, c'est Besame Mucho qu'il joue. À l'air libre, ces derniers temps, il faut faire attention à ne pas se manger les gros pétards de la nouvelle année chinoise, celle du Tigre, quand on rentre chez soi à la porte d'Ivry. Où est Kurtz ? c'est écrit en grosses lettres sur un mur de la rue Nationale au numéro 50, je vous transmets à tout hasard parce qu'ici tout le monde se fout bien de savoir, apparemment.

Depuis l'installation de la fibre optique dans les immeubles de ma rue on n'a plus rien qui marche, ni le téléphone, ni l'internet, ni même la télévision ! On a fait encore une pétition pour rien, à mort la fibre optique des Sfr ! ouais ! rappelé nos droits de citoyens, ouais ! et si un petit pépère fait une crise cardiaque et qu'on peut même pas appeler les pompiers ! ouais ! Monsieur Néant aime bien se payer notre tête j'ai l'impression : une dame attend que ce soit réparé depuis le début octobre. Rumeur de la rue du Château des Rentiers : les câbles de la fibre optique passant dans les égouts, et si c'étaient les rats qui nous bouffaient nos numéros, nos télés et nos ordis ? Je me suis donc remis à faire la queue pour appeler des cabines en attendant qu'ils réparent. Mode d'emploi. Un : nettoyer le combiné avec son écharpe, deux, regarder vers dehors et pan pan pan, tirer avec l'oeil gauche, le droit, et celui du milieu si on vous regarde d'un air trop impatient, ou indiscret, ou les deux ! Quand on attend son tour on devine parfois des sourires, des familles plus belles que nature, en vrai, à cause de l'éloignement. Ce sont surtout les Africains du foyer des travailleurs du boulevard des Maréchaux qui viennent à la cabine où je vais. Ils s'accroupissent à voix haute, et puis, ils vous remercient d'avoir patienté. Quand on a raccroché on retourne chez soi, entre-temps on a rappelé Sfr, le monsieur Néant du coin vous aura baratiné avec sa voix un peu navrée, et on espère quand même vaguement que, on espère bien encore, ou en tout cas, on tient.

Monsieur Néant boit de la bière, il est assis la nuit sur son divan rouge passe-partout. Rien à la télé, rien à la maison, rien nulle part. Il regarde par la fenêtre de la rue du Château des Rentiers. Enfin si : mon voisin russe joue en sourdine sur son piano. Quelques lumières allumées vers les tours de Choisy. Dans la rue juste en face, ce sont des nouveaux locataires, en tout cas, des gens que je n'avais pas encore remarqués. Il reste des cartons pas défaits empilés dans la pièce où ils se trouvent, la lumière est tamisée. Des gens foncent dans la rue, avec les mains dans les poches pour attraper le dernier tramway. Il y aura des souvenirs du dernier tramway dans longtemps, pour ceux qui raconteront leur porte d'Ivry, de Choisy, d'Italie. D'où ça ? Ils se tiennent tout l'un à côté l'autre, ils ont l'air flou. Ils s'embrassent. À un moment, un peu plus tard, ils ferment la lumière. Parole, c'est quand même chouette de faire l'amour la nuit de la Saint-Valentin ! Quand ma rue a fait écran noir, il était temps de me coucher.

Dominique Fabre

   

Revue n° 111
(Mars 2010).

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