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Jacques Serena
Chronique auteur
L'aventure en rade


Jacques Serena



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ce moment-là j'anime un atelier d'écriture dans un théâtre. C'est les samedis matins, vingt séances prévues. Les participants sont ce qu'on appelle des primo arrivants. Une trentaine. En gros, comme toujours, deux fois plus de femmes que d'hommes. Ils viennent là pour tenter d'améliorer leur pratique de la langue. Et pour aussi, bien sûr, par la même occasion, sortir de leur isolement, ou de leur ghetto, connaître d'autres gens. Et se structurer. Avoir des horaires, des rendez-vous, une espèce de vie sociale. À samedi seize, leur dis-je, dix heures sans faute. Ils arrivent, salut, ça, va, ils me parlent, se parlent, rient, partagent du café, du pain aux raisins. S'inventent des habitudes, des tics.

Des vannes, des rites. Rient entre eux, puis rient avec moi. Quand ils se mettent à rire de moi c'est à peu près gagné. Ceux qui viennent à une séance reviennent. C'est comme ça. Mais ils n'auraient jamais pu venir d'eux-mêmes. N'y auraient pas pensé, ou n'auraient pas osé. Quant à moi, je n'aurais pas trop su comment les regrouper. Rendre l'aventure possible. À l'origine, une envie du directeur du théâtre, relayée par sa tribu. Ceux-là ont téléphoné à des responsables d'associations qui accueillent, aident, assistent, alphabétisent ces dits primo arrivants. Mettent autant que possible en confiance ces êtres démunis, perdus, en total désarroi, souvent au bord de l'aliénation. Et terriblement désireux d'apprendre, de comprendre. Alors ces responsables d'associations m'amènent ces êtres, tous volontaires, partants pour de se prêter à l'expérience. Et me voilà sidéré par leur curiosité, leur impatience au moment où je m'avance pour dévoiler la nouvelle consigne. Non seulement, comme j'ai dit, ceux qui viennent une fois reviennent, mais arrive que l'un ou l'autre amène un voisin, une copine, cousine. Ils écoutent attentivement ma lecture du texte déclencheur, mes explications, ma demande. Puis chacun écrit. Me hèle pour l'aider à trouver le mot juste, la formule. Hé monsieur Jacques, est-ce qu'on peut aussi dire comme ça. A
Et le onzième samedi, les responsables d'associations arrivent à l'atelier avec seulement trois participants. Et me racontent. La veille, en plein cours de français, la police a investi leur local. Contrôle d'identité, a dit le policier. Attendez, a dit le responsable, nous sommes en train de. Contrôle d'identité, a dit le policier. Mais, a dit la responsable, vous ne pouvez pas comme ça en plein cours. Vous avez un problème monsieur, a demandé le policier, si vous avez un problème dites-le, moi j'exécute les ordres allez vous autres sortez vos papiers en vitesse. Non attendez, a dit le responsable, c'est de l'abus de. Rébellion, a dit le policier, vous voulez avoir des problèmes continuez comme ça, tous là vous sortez en vitesse vos papiers et vous monsieur poussez-vous sur le côté j'ai dit poussez-vous voilà. Mais ces gens, a dit la responsable, ils viennent prendre des cours ils ne sont pas délinquants. Ça, a dit le policier, c'est ce qu'on va voir, je vous rappelle qu'en France le fait de séjourner de manière irrégulière sur le territoire constitue un délit passible d'un an de prison de trois mille sept cent cinquante euros d'amende et de trois ans d'interdiction de territoire suivis de reconduite à la frontière, oui vous ça va, dégagez, vous aussi dégagez, ah vous madame votre visa est expiré depuis dix jours, passez voir mon collègue. Justement monsieur l'agent, a dit la dame, j'attends ma prolongation. Passez voir mon collègue, a dit le policier. Mais, a dit la dame, j'ai une attestation comme quoi. Passez voir mon collègue, a dit le policier, et vous là. Moi, a dit le jeune homme, j'ai pas sur moi mes. Passez voir mon collègue, a dit le policier, bon, vous ça va, et vous. J'ai trois enfants, a dit la jeune femme. Passez voir mon collègue, a dit le policier, passez voir mon collègue, passez voir mon collègue.
Résultat, aujourd'hui l'aventure est en rade. Les primo arrivants évitent les associations qui pourraient les aider. Le bruit s'est vite répandu que c'étaient devenu des pièges. Où la police débarquait sans prévenir.
Là-dessus, il y a quelques jours, j'entends parler un policier, alors en grève. Il se plaint de quotas intenables auxquels lui et ses collègues sont astreints par les nouvelles directives. Obligés de recourir à tous les moyens pour étoffer leurs scores, atteindre les objectifs. Se plaint d'en être réduit aux guet-apens sur les lieux propices à l'erreur, où la signalisation est illogique, voire aberrante, et aux raids faciles en milieux défavorisés. Moyens déloyaux, il le dit, mais moyens légaux. Quand on ne peut pas arrêter autant de coupables, il faut bien culpabiliser ceux que l'on peut arrêter, suppose son interlocuteur. Le policier émet un jet d'air fataliste.
Temps que je dise que je m'étais spécialement attaché à une jeune Moldave. Une de celles qui n'est plus reparue à mon atelier. Depuis, elle a écrit un mot au théâtre, à mon intention. Postée de Moldavie. Belle lettre, presque sans faute. D'elle, j'ai aussi huit textes d'atelier. Bribes de vie, incertaines, floues, lacunaires. Avec une photo qu'elle avait scotchée au milieu d'une des pages.

Jacques Serena

   

Revue n° 110
(Février 2010).

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