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Dominique Fabre
Chronique auteur
La nuit remue


Dominique Fabre



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Dans la cité Massena rouge tout en haut il y a un jeune homme qui fume des clopes sur le petit balcon, il a une tête poétique avec ses cheveux mi-longs et son regard égaré, surtout sous la neige ! Juste en dessous de lui ces derniers jours, j'apercevais ces deux petits enfants le nez collé à la fenêtre, à regarder tomber les flocons, parfois ils tiraient la langue vers la neige, ils devaient avoir envie de descendre faire des bonhommes, mais bon, non. Une autre fois deux petits cons bombardaient dans la rue un clodo avec des grosses boules dures et vu comme j'étais en colère j'ai failli me bagarrer avec ces deux gamins de 15 ans, comme à la récré ! Mais au départ, car il y a eu un départ, ça m'a bien fait plaisir de voir ce jeune type d'en face fumer avec son air à la Lord Byron marque déposée.

À part lui, les petits enfants, et il faut être juste les naturistes plus à gauche dans l'immeuble qui ne consultent pas le baromètre pour se mettre à poil, les gens d'en face sont moins intéressants, même quand on se retrouve tous plus ou moins ensemble aux fenêtres, avec qui ses pensées du soir, qui ses pensées du matin et de la mi-journée, à cause de la neige qui tombe, de la panne du Rer, du tremblement de terre à Port-au-Prince, de je ne sais quoi. Ce ne sont pas les raisons de regarder par la fenêtre en parlant tout seul qui manquent, au bout de la rue du Château des Rentiers.

Pour les voeux on ne retrouve pas toutes les adresses et parfois, on appelle au téléphone, c'est plus pratique et comme ça, on est sûr d'être encore dans les temps ; voix toujours aussi chaleureuses, belles aussi, qui vous demandent tu es où là ? un peu comme si, cette année, on venait de faire une fugue et de quitter son quartier d'adoption. Les nouvelles sans nouvelles : comment va-t-il, comment va-t-elle ? et que veux-tu nous vieillissons. Encore une bonne raison d'aller tirer la langue aux petits mômes à la fenêtre, interdits de sortie par leurs parents.

En me levant la nuit, ces derniers temps, j'ai eu des doutes sur la cabine téléphonique des Maréchaux, celle à côté du foyer des travailleurs migrants et de la mosquée en sous-sol. Au milieu de la nuit, j'ai vu une ombre dans la cabine, une espèce de grand type dégingandé qui restait sans bouger, mais on ne me la fait pas à moi ! Je me suis relevé à 4 heures du matin, il était toujours là, et les deux nuits d'après ! Il devait attendre un coup de fil qui ne viendrait jamais, je me suis dit. Ou alors, il voulait en donner un à quelqu'un. J'y suis allé la nuit d'après à 3 heures. J'étais sûr qu'il m'attendait ! J'ai traversé les Maréchaux déserts, mais le type avait disparu, ou peut-être qu'il n'existait pas, finalement. Je me suis souvenu de ça : c'est toujours quand tu dors que j'ai envie de te parler. Mano Solo.

Mon fiston m'a appelé d'un bar pour me dire qu'il était mort. On l'avait vu à l'Olympia tous les deux. Il avait ce talent pour chanter Paris, pour loucher du côté de Brel et de Ferré, avec le sida sous la peau. J'écoute autour de moi, il y a beaucoup trop de fatigue, beaucoup trop de morts en janvier. De Haïti on voit les scènes de pillage à la télé, en boucle. Ils répètent toujours ce mot-là. " Pillage ", à la télé, ça veut donc dire prendre à boire et à manger quand on a soif et faim ? À une émission d'Europe 1 consacrée à Haïti, une dame disait qu'il faut un protectorat, un autre voulait que l'État laisse les sans papiers haïtiens aller voir leur famille ou enterrer leurs morts, puis rentrer ici. Tout le monde y allait de son petit vélo à la noix. Pillage ? Derrière la fenêtre de la bourse du travail de Saint-Denis où l'émission était enregistrée, il y a la zone et puis, au bout, le stade de France si grand, si calme, comme si rien de ce genre ne pouvait arriver jusqu'ici, que nous étions pour toujours à l'abri, j'ai trouvé.

Mon voisin le jardinier va très bien en ce moment. On a papoté deux fois de suite dans le bus PC2 de bon matin. Il portait un bouquet de tulipes qu'il allait offrir à une dame de la porte de Pantin. La deuxième fois, il pensait au Portugal, les yeux tournés vers les incinérateurs de Bercy, qui selon lui font beaucoup de mal aux plantes, à la terre autour de nous. Juste après la fonte, il a arrosé un petit palmier de son jardin de la petite ceinture, et quand je lui ai demandé pourquoi, il m'a montré du doigt la terre qui buvait bien. Puis il m'a calculé avec son petit sourire : jardinier ça ne s'invente pas !

Fenêtres des tours de la porte d'Ivry et de Choisy. Le soir, quand on avance là-dedans, elles sont toutes différentes, en vérité. Déjà, à cause des rideaux, ce n'est pas la même couleur, beaucoup d'intérieurs sont bleutés quand on les regarde du bas. Des gens n'ont rien pendu à leurs murs, des gens ont transporté à leur étage leur vie d'avant, leur vie d'ailleurs, parfois c'est couvert de posters et de photos. Appartements où les mômes font le centre, avec des dessins aux fenêtres et des décalcomanies. Il y a aussi ceux qui n'ont pas pris la peine, et pour éviter d'être dérangés par la lune et des étoiles, tendent des draps. Ça fait des milliers de gens, c'est très fragile, et c'est comme un grand bateau pour un voyage qui ne bouge pas, aux portes d'Ivry et de Choisy. Je voulais le faire depuis longtemps : je suis monté tout au sommet d'Ancône ! Au 32e tout le monde descend ! On voit très loin vers les banlieues, aussi loin qu'on porte les yeux, en vérité. Derrière tous ces bâtiments, on aperçoit des routes et des endroits où on serait perdus mais jamais complètement. Devant nos yeux c'est personne, c'est nulle part, j'étais content de redescendre dans le quartier des types qui donnent des coups de fil au milieu de la nuit, à des gens qui n'existent pas. Je me suis relevé pour voir s'il était là ? mais non. Alors bon, je fais quoi ? C'est souvent quand tout dort que j'ai envie de vous parler, moi aussi. Alors bon. À bientôt.

Dominique Fabre

   

Revue n° 110
(Février 2010).

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