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Dominique Fabre
Chronique auteur
C'est médical ou amical ?


Dominique Fabre



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La boulangerie de la porte d'Ivry est en liquidation judiciaire ! Adieu le Fournil de Jacques. J'ai croisé la boulangère qui sortait du centre commercial Masséna 13 en portant ses cabas, avec ses cuissardes brillantes, ses ongles très longs, dernièrement mauves à points roses, et le vent en folie dans ses cheveux courts. J'ai souri dans sa direction ; elle m'a suivi des yeux du genre, qu'est-ce qu'il me veut ce bonhomme-là, je l'ai déjà vu quelque part mais où ? On s'est croisés sans se parler. C'est une sombre histoire de crédit immobilier qu'elle a scotchée partout sur la vitrine en tippexant les noms propres. C'est une grave erreur judiciaire ! En attendant, comme me dit mon voisin russe qui plaisante tout le temps, sans boulangerie porte d'Ivry, on n'est pas sortis de l'isba ! Je l'entendais depuis une bonne année jouer au piano à toute heure du jour ou parfois de la nuit, c'est un vrai pianiste russe de grand format (1m98 exactement).

Il a une dégaine moscovite, ses yeux sont très bleus. Il sort dans la rue pour fumer. En fait il est venu ici comme ça, il va peut-être repartir, ou bien aller où on veut bien de lui pour cachetonner. Il a seulement besoin de ses partitions et aussi de boire un verre. Il a surtout besoin de boire un verre quand la musique résiste ! Depuis la fermeture, nous nous guettons pour aller acheter du pain et en chemin il me raconte des histoires de Russie, des bitures soviétiques, et parfois son enfance aussi. Je l'aime bien.

La semaine dernière, je suis passé rue Albert, tout près de chez moi, où ce sont des foyers africains, et, en face du commissariat, À la santé éternelle, un salon de massage comme on en a plein par ici. Des jolis rideaux bien plissés, de la lumière tamisée et derrière la petite table où patiente la jolie manucure asiatique, un petit autel (le bouddha se bidonne avec trois mandarines). Je suis tombé ni plus ni moins que sur mon pote Grégoire : il en sortait ! Grégoire, mais qu'est-ce que tu fais là ? Il n'avait pas l'air trop content de me voir. Il a haussé les épaules. Faut comprendre : la période des fêtes lui met toujours le bourdon, il avait besoin de réconfort. Euh... c'est comment ? Il a ri d'un drôle d'air, en face du commissariat. Ben, ça fait du bien. Tu rentres, elles te sourient, elles te demandent où t'as mal, elles te demandent : c'est amical ou médical ? avec un sourire gentil et une de ces voix douces ! T'as choisi quoi ? Ça te regarde pas, a constaté mon pote Grégoire, t'as qu'à y aller pour voir t'habites là. Allez, tu peux bien me le dire à moi ! Il a bien hésité. Il fait partie de ceux qui ont du mal à choisir dans la vie. Finalement, il a pris l'amical parce qu'il était surtout désespéré. Le médical c'est pour le mal de dos, les tendinites, les douleurs. L'amical c'est plus pour tout, tu te laisses faire, tu voyages... Du coup il allait beaucoup mieux. On est allés boire l'apéro, il voyageait toujours, on n'a pas beaucoup parlé. Et toi, ça va ? il a fini par me demander. Hé ben... j'ai super mal au dos, j'ai répondu. Tu sais ce qu'il te reste à faire, m'a dit Grégoire, héhéhé. Après son départ j'ai poussé jusqu'au centre commercial Masséna : il n'avait pas tort rapport aux fêtes de fin d'année. Dans la galerie marchande, des pères Noël pendus aux poutrelles métalliques des étages. Des types distribuaient des prospectus Sfr de télé câblée, avec le même déguisement. Amical ? Médical ? Pourquoi ne les avaient-ils pas accrochés au plafond eux aussi ? Juste dehors, à la sortie, les guirlandes des frères Tang cliquetaient bêtement. Le vent entre les tours, les Sdf asiatiques accroupis contre les murs avec leurs bières à 8 degrés. Les petits jeunes bien concentrés pour rouler leurs pétards au pied de Bologne et d'Ancône. Les Roumaines frigorifiées à genoux sur des cartons. Les types qui passent la nuit assis dans les cabines téléphoniques. Noël. Et puis le Nouvel an !

Depuis trois jours ça neigeait ! En rentrant du travail (last day !) j'ai fait mon trajet habituel, en sortant d'Olympiades, d'abord j'ai dépassé tous les distributeurs en veste colorée de Top santé, Direct Huit, Paru vendu, et j'ai souri sans m'arrêter aux jeunes gens qui vous démarchent pour Msf, Care, Oxfam, Wwf. La neige tombait lentement, tout le monde avait l'air content. Puis, rue Nationale, j'ai tourné à gauche dans la rue Marcel-Duchamp. Au coin, derrière l'écran de la neige, l'entreprise aux grandes baies vitrées du rez-de-chaussée je n'ai jamais compris ce qu'ils faisaient dans cet aquarium-là des femmes assises devant des gros ordinateurs, et sur une laide armoire en fer, un gros Harrap's en deux volumes qui sert à rien depuis longtemps. Elles regardaient vers le dehors en souriant à la neige. Les branches fragiles et nues, blanches au sommet, les plafonniers blafards dans les ateliers en duplex. En face, le square des Chamaillards n'était même pas fermé. Le panneau annonçant que la pelouse est en repos était presque entièrement recouvert ! En bas de chez moi, le jardin de la petite ceinture avait commencé de dormir.

Le lendemain matin, vu comme ça continuait, j'ai pris le PC2 jusqu'à la porte Dorée et ses palmiers tout engourdis. Sur le chemin du lac, il y avait quelques zones de neige vierge devant, sans aucune trace de pas. C'était bien blanc comme cette année qui vient. J'ai pas osé marcher dessus tout seul. Le soir, en rentrant de Choisy par le bus 183, tout droit au bout de l'avenue, les tours des portes d'Ivry et de Choisy brillaient à travers le halo, et c'était comme de rejoindre un endroit qu'on a choisi, un endroit qui vous attend, mais la neige s'est arrêtée. Parfois, autour de nous, tout est très beau comme en passant. Je me suis levé tôt pour rien : ce matin il ne reste déjà plus de neige à la porte d'Ivry. Mais juste ce qu'il me faut de place pour vous souhaiter une belle année, par tous les temps.

Dominique Fabre

   

Revue n° 109
(Janvier 2010).

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