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Dominique Fabre
Chronique auteur
Salut les minots !


Dominique Fabre



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Comme presque plus personne ne conduit sur le boulevard des Maréchaux because les travaux du tramway, on a beaucoup moins de bouchons dans le bus PC 2. C'est chouette, surtout le soir quand il ne marque pas tous les arrêts. On pourrait se croire (ça aide si on rentre d'un repas bien arrosé) dans d'autres endroits d'autres banlieues d'autres pays, lesquels ? Je ne sais pas exactement. Il y a du L.A. là-dedans, une pincée de Liverpool et sans doute un chouïa d'Istanbul ; ce soir-là je ne trouvais que des villes avec " boul " au bout, enfin bref. Ces zones font toutes penser à cette ville unique qui n'existe pas vraiment, lorsque le bus PC2 blinde de nuit vers la dernière station de la porte d'Ivry.

Mais, le lendemain matin à 7 heures, ça fait quand même bizarre de se retrouver coincé dans le même bus (qui a changé de chauffeur) contre une grosse dame qui lit Crime et châtiment au beau milieu du couloir ! On n'ose pas la déranger et on ne peut pas non plus la contourner, alors bon. Cette fois, en essayant de respirer par la vitre du bus, j'ai vu une autre Très Grosse Dame peinte dans le sens de la longueur sur cinq mètres de long sur un mur qui cache les travaux. Elle disait : si le silence est d'or, le bruit est de béton, et je suis tout à fait d'accord avec elle. Juste à côté, un panneau Decaux de publicitaires philosophes : on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas vraiment non plus ses amis, alors, choisissons vraiment son ordi ! Quand je suis descendu pour prendre le métro, j'étais complètement essoufflé par ma lecture de Fedor Dostoïevski. Alors, le temps de récupérer, assis sur le quai du métro ligne 8, j'ai inscrit ces fortes sentences des murs sur un papier, exprès pour les répéter, à qui sinon vous ? Bon, voilà.

Où j'habitais avant, porte de Charenton, j'ai encore quelques voisins chez qui je peux sonner pour boire un verre. Je vais y aller moins souvent : la dernière fois je suis tombé en arrêt devant la grande cour de l'école primaire, en haut de notre ancienne rue. Elle est tellement belle, cette cour-là. J'étais vers les grilles par où j'allais guetter mes enfants l'air de rien, aux heures de récréations. Horreur, j'ai pas la touche rewind dans ma vie ! Et puis, les marronniers. J'ai quand même rencontré Guillaume, le doyen des camés du quartier. Il était crâne rasé et avachi en survêtements sur un pas de porte, il insultait à voix basse les éboueurs de la rue des Jardiniers. (Il est de moins en moins effrayant lorsqu'il menace de mort les petits mômes et de viol leurs mamans avec un pistolet en plastique rouge et vert). Salut ça va ? Non, pas trop bien. Son copain, " petit-blond ", a fini par mourir il y a six mois, Guillaume n'en revient toujours pas du fric qu'il coûtait en médocs à la sécu du temps de sa trithérapie. On a parlé de " petit-blond ". Lui c'était le fils de personne, c'était l'enfant du rien, c'était une mauvaise herbe qui crame dans du béton ! Paix à son âme et merde à nos chiennes de vie ! Je n'ai pas osé boire dans la même canette que Guillaume à la mémoire de son copain. T'as peur de moi ? Moi, Guillaume, peur de toi ? T'es ouf ou quoi ? Excuse-moi, je croyais... Puis, il s'est levé d'un bond pour aller embêter les éboueurs. Hé, venez voir, là-bas, c'est pas bien nettoyé, c'est là-bas, hé, venez ! Je suis parti sans rien lui dire. Que des fantômes. Et moi aussi en fait, porte de Charenton, au-dessus du pont des trains. En somme il n'y avait plus que Guillaume à qui causer et quelque part autour de lui le zombie de " petit-blond ". Je me suis retrouvé à nouveau le long de la grille de l'école primaire, j'allais prendre le PC2 une énième autre fois. Elle est déjà finie, la récréation ? J'aurais sans doute mieux fait de rester ce matin avec la grosse dame, je me suis dit, au moins j'aurais pu avancer dans Crime et châtiment.

À force de trajets comme ça on finirait par ne plus rien voir, ou par ne plus vouloir rien regarder. Par chance, on a toujours une occasion. Malesherbes : direction la maison de retraite, par le Rer D. Je vais tenir compagnie à une vieille dame qui m'a acheté plein de gâteaux quand j'étais gosse. Sur le Rer D, jusqu'aux confins de l'Essonne, ça ne désemplit pas, et puis après c'est des villages où rien ne se passe du tout, jusqu'à Malesherbes, terminus où il semble prévu que demain, beaucoup de gens habiteront, à une heure vingt minimum de Paris gare de Lyon. On s'ennuie peut-être un peu moins à Pithiviers, à mon avis : hôpital du moment pour ma vieille dame préférée. C'est la Beauce, il n'y a plus de train, il n'y a même plus de terminus, on voit des éoliennes et des silos. Ça sent le vieux pognon céréalier, mais où sont cachés les gens ?

J'ai été invité à Marseille pour les Littorales, il y a deux semaines de ça. C'était encore l'été là-bas j'ai trouvé (surtout pour les filles). Claude et Marie-Dominique, Pascal nous avaient tous invités, j'étais avec Arno, Mercedes, Nathalie ! C'était sympa. On a bien papoté. Claude nous a parlé de l'histoire récente du mouvement des femmes à Marseille et c'était très intéressant. Marseille vous lave vraiment de la porte d'Ivry, du " petit-blond ", du terminus de la ligne D du Rer et de l'hosto de Pithiviers ! Un jour, j'irai glander là-bas cent ans ! Avec Mercedes et Nathalie on est remonté vers Saint-Charles par des vieilles rues où les Arabes vendent des bricoles sur les trottoirs. On tourne les yeux, on devine vers la mer. Du coup, on voit absolument tout en bleu. Sur un mur de la gare quelqu'un avait écrit Salut les minots !, et j'avais déjà lu cette phrase le matin en me baladant dans les petites rues du Panier. Je l'ai écrite sur un papier en attendant le train bien en retard à cause d'une alerte à la bombe, exprès pour la répéter. À qui sinon vous ? Alors voilà. C'est fait. Bises chez vous et à bientôt !

Dominique Fabre

   

Revue n° 108
(Novembre-décembre 2009).

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