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François Salvaing
Chronique auteur
Jeunes cibles


François Salvaing



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On parlait toujours de l'impatience de la jeunesse. Sa patience, plutôt, frappait Timothée. Tant de choses concouraient à faire d'elle cette Oisive jeunesse / À tout asservie qu'à 17 ans pointait l'Arthur. Tant de choses... dont sa représentation à l'écran. Un jeune, raillait Thibaut, 24 ans, dans 20 ans, le monde et nous, documentaire vu au printemps, un jeune, ça glande rien, ça se masturbe en matant un porno. La plaisanterie de Thibaut poursuivait Timothée jusqu'où disait-elle vrai ?

Si l'on exceptait ceux, proliférant, qui, en culotte courte, couraient pour notre distraction après une balle ou un ballon, et ceux qui à force de brushings, de liftings et d'implants tentaient de perdurer, des décennies entières, dans la jeunesse qui avait été leur atout primordial pour conquérir un pupitre d'animateur ou un fauteuil de présentatrice... à ces exceptions près, on ne voyait et on n'entendait pas tant de jeunes que ça à la télé.

Vers 19 heures, il en fleurissait, diversement décoratifs, dans les échantillons quotidiens de pousseurs de Roue de la fortune ou de chansonnettes (N'oubliez pas les paroles), ou encore faisant la claque, enthousiastes avec discipline, à l'entrée des invités du Grand Journal de Canal + (qui a renoncé tiens ! - à son intitulé initial, cynique oxymore s'il en fut : Le Grand journal, émission de divertissement). Dans les 20 heures, il s'en flattait quelques-uns, diplômés partis traquer le bonus à la City ou chasseurs de vote pour le compte de Ségolène ou Nicolas, qui expliquaient, sémillants, la manière moderne, souris sur la Toile, de faire de la politique ou de l'argent. Mais surtout il s'en exhibait d'inquiétants, spécimens à la peau plus sombre en général, gibiers de commissariat guettant au pied des cités, cagoulés, floutés, leur tour d'aller en cage, ou qui parfois le précipitaient en allant dans les centres-villes briser des vitrines sur les pourtours de manifs.

À l'affût, Timothée dégota des jeunes, à une semaine de distance, dans deux sujets de l'honorable émission de documentaires de France 2, Envoyé spécial. L'un où ils étaient conviés à faire la fête par Red Bull, boisson dite énergisante suspectée d'avoir entraîné plusieurs décès mais, depuis peu, en vente libre en France, faute de preuves et au bénéfice de la libre concurrence européenne. L'autre où l'on suivait, bouleversées, bouleversantes, quatre femmes violées ou agressées par le même homme, quelques jours puis quelques années après les faits. Il rencontra aussi, pardi, les affaires (Polanski, Mitterrand, EPAD) qui agitèrent l'automne politique, et où il était question, sous différents angles, de jeunes. De mineure abusée dans le cas résurgent de Roman Polanski, de gosses ou d'éphèbes prostitués dans la narration contrite de Frédéric Mitterrand, de fils à papa bombardé dans la juteuse occurrence du quartier francilien de La Défense. Les deux premières histoires évoquaient d'évidentes victimes ; une tentative de retournement eut lieu sur la troisième : Papa voulut faire passer pour une proie son prédateur de Fiston, propulsé à 23 ans à la tête du plus grand centre d'affaires d'Europe, sous l'égide zélée de Patrick et Isabelle Balkany, couple à casiers, de longue date notoires enfants de choeurs immobiliers.

Un soir, Timothée entendit un spécialiste des médias désabusé déclarer que pour les jeunes la télé était le media des vieux et que toutes les études en témoignaient : ils la désertaient de plus en plus. Sauf... Faut ce qu'il faut, Timothée se farcit de regarder ce que, paraît-il, en fin d'après-midi, les adolescents se ruaient à déguster (et les annonceurs, donc ! il en dénombra, fringues, déodorants, cosmétiques, banques ou assurances, vingt-trois lors d'une pause publicitaire!) : Secret story. C'était un jeu, trouva-t-il, passablement labyrinthique et nauséeux où, tantôt dénudés façon plage, tantôt sapés comme pour monter les marches du Palais des Festivals, de jeunes mâles et de jeunes femelles, dans le huis clos d'un faux appartement, devaient, tout en préservant le leur, découvrir le secret de leurs compagnons de détention. Il y avait celui que, pour son QI, on surnommait Einstein ; celle qui, jusqu'à son mariage, voulait rester vierge ; celui qui communiquait avec une chanteuse morte dans les années 80 ; l'une avait survécu au tsunami de 2004, l'autre à l'étreinte du Ballon d'or 2008, cet autre encore à une année passée SDF... Il y avait des intrigues, des insultes, des alliances, des flirts, des confessions. Les jeunes gens semblaient entre eux, gouvernés par leurs seuls caprices, armés de leurs seuls corps et de leurs seuls langages, n'étaient en apparence des proies, des menaces ou des ornements que pour eux-mêmes. Tel devait être le secret du succès.

Une de ses leçons glaça Timothée : dans Secret story comme dans Star Académie, Koh-Lanta (18 naufragés, 1 survivant) et toutes les émissions dites de télé-réalité ayant pour cible principale les 16-25 ans, on votait, rien à dire, isoloir, urne transparente, au moins une fois par semaine - mais c'était toujours pour éliminer. Jonathan qui avait trop ci, Fatoumata qui n'avait pas assez ça. Dans cette société fantasmée avec insistance par les firmes de divertissement et les agences de marketing, la démocratie n'avait pour usage et pour fin que d'exclure.

François Salvaing

   

Revue n° 108
(Novembre-décembre 2009).

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