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Dominique Fabre
Chronique auteur
Au savon liquide


Dominique Fabre



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En ce moment dans mon quartier de la porte d'Ivry on a plein de brocantes et de vide-greniers. C'est de saison. Hier, sur une toute petite brocante juste à la porte les gens vendaient surtout de la layette, des cd et tout un tas d'imprimantes. Ce n'était pas vraiment triste en fait : des Roms avaient amené un âne et une charrette pour trimballer les mômes, quelque part entre la piste cyclable, la ligne du tramway et le boulevard de Maréchaux. Les mômes avaient plutôt l'air contents. À hauteur de la porte suivante, la Choisy, la charrette faisait demi-tour. Tout ça pour un euro ! Comme j'aime bien les brocantes je suis allé aussi à celle du boulevard Blanqui, près de la place d'Italie, et là il y avait de vrais brocanteurs qui vendaient de vraies vieilleries.

Ils ont tous cette manière bien à eux de prendre place sur leur vrai fauteuil Louis 18, une jambe croisée sur l'autre, et de regarder dans le vague l'arrivée du chaland, un couple généralement voudra bien leur payer la peau du cul pour un machin vieilli. J'ai revu les mêmes bonhommes que ceux du marché Paul Bert, aux puces de Clignancourt. Là-bas ils tapotent sur leur portable, écoutent des petites radios en sourdine, sudokisent et papotent entre les stands où passent de moins en moins de gens, à cause du prix des choses et du coût trop élevé des emplacements. Debout, place et porte d'Italie, les rempailleurs de chaises qui ont depuis toujours l'air de marins au chômage, debout le nez au vent. Pourtant, c'est calme plat. Puis, je suis rentré chez moi : ce n'est toujours pas cette année que je vais vendre mes vieilleries. C'est des sacrés problèmes d'armoire la vie. Faut que je vide !

Ce ne sera pas pour cette fois. Entre les tours de la porte de Choisy il y en a une autre, elle est énorme ! J'y suis allé le dimanche, c'était la fête du quartier. Les gens des tours débarrassent plusieurs trentaines d'étages d'appartements et j'ai bien mis une heure à visiter. Adieu les vieux rollers, les habits du dimanche qui sont devenus trop petits ! Les vieux services à thé, les machins tombés du camion ! J'ai repéré une machine à écrire portative et mécanique Japy turquoise, je n'aurais sans doute pas résisté sauf qu'elle avait le O coincé. Avec ça on écrit des romans qui se vendent comme des petits pains, le type m'a dit. Ah bon ? Il a dû flairer l'amateur. Ben oui, rien que des best-sellers. Mon prix c'est 200 000 dollars, il a rajouté (après en principe on discute). Ben c'est normal, j'ai répondu. Mais pour ce O qui est coincé ? Il a haussé les épaules. À vous de voir, mais pressez-vous, c'est très très chaud aujourd'hui. Plus tard, après les courses, je suis retourné dans le coin mais je n'ai pas revu la Japy mécanique à best-sellers. Hé merde, encore raté ! Pour me consoler je suis allé tout près, sur les Maréchaux, où, dans un cyber amélioré tenu par des Chinois, on peut louer aussi des boxes à deux euros pour se faire des karaokés personnels, un peu sur le modèle des cabines des sex-shops où les pépères honteux mataient les films de boule de l'ancien temps. Leurs chansons, je ne les connaissais même pas. Et pas de best-seller. Je suis rentré à la maison.

On a des journées magnifiques en ce moment. Dès le matin, les gens se collent la tête à la vitre du Pc, j'ai vu une jolie femme sourire d'un air béat au beau temps en se passant les mains au savon liquide, pour éviter la grippe A. Après, elle a sorti ses beaux gants rouges en peau. Dans les bureaux où ça chauffe trop, les gens attendent la fin de la journée. En classe les mômes commencent à s'amuser. Ils ont enfin compris qu'elles sont terminées les vacances ! Je croise beaucoup d'élèves rue de Belleville quand je vais traîner là-bas. Les Maghrébines se retrouvent toutes dans les deux mêmes magasins de maquillage, elles achètent des tubes de rouge, du gloss et du vernis. Des trucs qui puent aussi la pêche artificielle et vaguement l'abricot. De temps en temps en classe je leur confisque et je les plains aussitôt à part moi d'avoir un prof tellement sévère ! Un vrai tyran ! Alors à la fin du cours je leur rends. Elles m'auront fait des sourires toute l'heure pour récupérer leurs achats ! Certaines auront même recopié le tableau ! Le miroir de poche dans la trousse. Le blush. Le portable dans le sac ouvert. La vraie vie n'est jamais bien loin, derrière les fenêtres où c'est clair, où c'est pour dans deux heures, où c'est bientôt fini. Je regrette à part moi de ne plus savoir ce que ça fait de guetter l'heure de la sortie avec la même envie qu'un jeune garçon un ballon de football, une jeune fille de la classe le fond de teint ou le gloss magique et fluo ! En fait, dorénavant, c'est plutôt le contraire, avant de partir au travail, le brouillard rôde à la porte d'Ivry et quand on se laisse aller on croit que de sales trucs pourraient bien arriver, mais ça finit par se lever.

Il y a près de deux ans nous n'étions pas si nombreux à l'enterrement de notre collègue en proche banlieue. Elle avait 40 ans, elle était sympathique, elle avait beaucoup voyagé et elle se plaignait de ses difficultés au boulot. Pourquoi elle a fait ça ? " Elle est devenue parano ". " Elle avait qu'à rester en maladie". " De toute façon elle était pas faite pour ce boulot ". Je n'en croyais pas mes oreilles. Aujourd'hui à France Telecom, dans les prisons, chez Renault, dans l'Éducation nationale et bien d'autres endroits, pas mal de personnes succombent à la " mode de se suicider ". À la " contagion " des suicides ? Le type a dit ce qu'il avait à dire, puis il s'est excusé, sa langue aura fourché, on l'aura mal compris. Comme le ministre. Comme les autres. (Pauvres vieux gosses de riche !) Leur méthode est bien rodée maintenant, de haut en bas. Au bout du compte, ça fait quand même bien de la peine que notre avenir dépende de tant de gens comme eux, abrutis en pleine bonne santé.

Dominique Fabre

   

Revue n° 107
(Octobre 2009).

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