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Dominique Fabre
Chronique auteur
Le vieux glacier


Dominique Fabre



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Parfois le monde est bien trop grand pour nous. Au Boru's café ouvert tout l'été, la patronne est pensive dans ses beaux habits blancs, si bien qu'en la voyant, juste après l'apéro en terrasse, on imagine la mer derrière le passage Bourgoin. Ce sont des petites maisons anciennement ouvrières bien coquettes maintenant, des gens habitent ici qui ne mettent pas leur nom sur les boîtes à lettres, par souci de discrétion. On a passé des bonnes vacances chez moi. Une semaine entière d'août on a vu un glacier, en bas dans le journal on lisait que vous creviez de chaud, nous on avait de l'air, mais le glacier de Bonnassay fondait. J'espère qu'il aura bien froid de nouveau pour arrêter de mourir ? On a crapahuté pour le voir de près.

C'est tout bleu et furieux dedans. On a trempé nos pieds dans le torrent. Parole : on aura même failli se prendre des éboulis sur la tête ! On est redescendu je me sentais tout chose : le glacier de Bonnassay. C'était dans la montagne où j'ai habité jusqu'à mes douze ans : ça fait quand même bizarre de traverser son enfance sur une autoroute, avec plus rien que les panneaux pour s'en rendre compte au fond. Les noms de ces endroits n'ont rien perdu de leur magie : le Fier, c'est ma rivière d'avant la Seine, qui est bien plus populaire. Combloux, Sallanches, Seynod, Annecy. Les Aravis. Les Aravis ! On devrait passer ses vacances sans bouger de temps en temps, juste à voyager dans un gros dictionnaire en attendant d'aller boire l'apéro au Boru's café de la rue du Château des Rentiers. Si de l'autre côté du passage c'est la mer, ça le fait.

Un été comme celui d'avant avec des copains qui reviennent. Ceux qui vivent à l'étranger, un ami de toujours qui habite depuis très longtemps en Asie. Un autre de nulle part a enfin retrouvé une adresse et attaché à cette adresse un numéro de téléphone qu'il m'a promis d'utiliser en pcv si nécessaire, s'il devait disparaître à nouveau. La galère vous rend tricard dans plein d'endroits, même l'été. On ne se sera perdu que quelques années de nos vies, eux et moi. Jusqu'à présent, par chance, on s'est toujours retrouvés. Les vieilles engueulades qu'on répète chaque été, les souvenirs inoxydables, et les nouvelles des autres, d'apéro en apéro. Deux jolies cartes postales ! Des amoureux à Lisbonne, au dos d'une jolie carte du tramway en noir et blanc. Une jolie fille d'un bord de mer tout embrumé, on a eu 18, 19 ans ensemble, et puis voilà, on s'est boudé pendant longtemps mais je me souviens très bien, et elle aussi, alors on peut se revoir maintenant.

Vrai : ça me coûte de moins en moins de rester en carafe à la porte d'Ivry, sauf qu'on a eu des travaux très bruyants. Ils nous ont installé un ascenseur tout neuf, maintenant il nous dit les étages avec une voix d'aéroport. Pourquoi les gens pissent-ils encore dans les cages d'escalier ? Tout le temps que ça a duré, les travaux de l'ascenseur, trois matins par semaine, un type est resté assis sur une chaise avec un écriteau fait main sous une pochette plastique : " portage des courses ". Il restait à attendre sur sa chaise de jardin devant la loge fermée. On a bavardé vers la fin, sa vie de chômeur longue durée, sa honte et sa colère parfois incontrôlables, les boulots à la noix, les queues dans les bureaux d'aide et puis l'humiliation, les endroits irrécupérables où il allait s'échouer, comme ici. Il n'avait pas toujours le coeur à bavarder. L'effort qu'il devait faire pour porter les cabas des autres !

Le reste du temps, il regardait le cinéma de ses secrets le long du boulevard des Maréchaux, où ils nous font chier à mort pour allonger le tramway, et en passant pour virer des hlm où j'habite tous ceux qui ne peuvent pas allonger dans les 200-250 e de plus par mois ! C'est toujours en été qu'ils magouillent ces arnaques-là. On a beaucoup parlé entre voisins dans les étages, on était bien organisés : on a rien obtenu du tout. Tout le monde en est là vous savez. Ha bon ? Non, on n'en est pas tous là, en vrai. Quand tout sera bien net aux portes de Paris, un autre été, demain, il sera sans doute temps pour beaucoup d'entre nous aussi d'aller rejoindre les grandes banlieues lointaines et à crédit d'où on aura tellement de mal à repartir, parce qu'on ne croit jamais qu'on est vraiment arrivés quelque part. Loin d'ici.

En attendant septembre, à la piscine du Château des Rentiers, on ne nous fait même pas payer l'entrée ! Les restaurants chinois n'ont pas désempli entre les portes d'Ivry et de Choisy. Mon voisin le jardinier a récupéré un oeil, du coup il a pu se remettre à bosser. Le temps presse, en octobre, ils vont l'opérer du second ! Après il verra tout bien en principe. Il s'en foutait du noir de sa cataracte, qui est plutôt blanchâtre selon lui. C'était son jardin qui l'inquiétait. On a tous été contents de le voir revenir, ça pousse trop bien ! Les gens de l'hôtel du coin (touristes roumains, italiens et polonais) se prennent en photo devant la grille et ses plantations. Puis, ils ouvrent leur plan de Paris.

Hier, en sortant du super Géant pour les courses de la rentrée, j'ai vu une gamine poussée par son grand frère dans un container à vêtements, elle en est ressortie joyeuse avec des nouveaux fringues à vendre. Gitans de la porte d'Ivry. Ces vêtements leurs parents vont essayer de les vendre sur le boulevard de Belleville, où depuis cet été, ils font comme une cour des miracles les matins sans le vrai marché. Ils côtoient les derniers arrivants chinois et arabes qui vendent les mêmes frusques, sortis des mêmes containers par leurs enfants. Gens qui viennent de nulle part. Pour aller où dorénavant? Aujourd'hui, je voulais les revoir, m'installer parmi eux pour vous tenir au courant. Ça me fait trop plaisir de vous retrouver. Et puis, j'espère pour quelque temps encore, quand je ferme les yeux dessus leurs étalages de récup déglinguée, je vois un vieux glacier qui me sourit. Bonne rentrée !

Dominique Fabre

   

Revue n° 106
(Septembre 2009).

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