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?ric Holder
Chronique auteur
Monsieur Milot


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Je te donne le titre, dit-il, le jour où tu écriras sur moi... " Monsieur Milot "
Prononcer Milote, le petit-fils d'Emile. Il situe en l'air, entre le pouce et l'index, un bandeau sur l'affiche imaginaire. " C'est que tu pourrais en écrire sur moi... "
- Oh té, vé, con, pardine...
- Tu te moques ?
Assis devant le café que je lui sers deux fois par jour, à neuf heures et à quinze, accompagné de gâteaux que j'achète en songeant à ses goûts, monsieur Milot regarde une seconde son nom miroiter vers le plafond. " Elles sont saines, tes poutres " juge-t-il en revenant sur terre.
Il est né cinquante-trois ans plus tôt, dans cette maison. Il s'est retenu de dire " mes "poutres, je l'ai entendu. Il les a pourtant pelées, avec l'outil tranchant qu'on nomme le palot - prononcer palote .

" On avait placé le lit de ma pauvre mère devant la cheminée. Paix à son âme. D'où mon tempérament de feu. " Celui qui prend la maison adopte le maçon, les mésanges, le pinson, le rossignol. " Tu l'as entendu ? Il chante tôt cette année... " Depuis qu'il m'a mis l'oreille dessus, je n'entends plus que lui. Et des trilles (de pinson ), et des imitations (de mésanges )... Il ne manquerait plus qu'il reproduise les sonneries de portable, comme certains étourneaux.
Le petit-fils d'Emile désigne le sommet du frêne où le seigneur roux, el senor Ruiz, le ruisenor, a coutume de se percher. Bien sûr, ce n'est plus le même. Milot a connu son père et son père avant lui. Tu crois acheter une maison, tu n'es qu'un de ses passagers, son hôte.
À l'heure où j'écris ces lignes, parviennent aussi des bruits de burin, des chocs sourds, un juron parfois. Une grange s'est effondrée. Milot la reconstruit à l'identique. Seuls les matériaux ont changé, la pierre blonde de Gironde, incrustée de coquillages, a cédé la place au béton cellulaire, plus pratique à travailler. La découpe d'une future porte s'y inscrit avec une netteté un peu effrayante. " Attends qu'elle soit posée ", dit Milot, " tu seras comme un coq en pâte ". C'est rassurant, un maçon. Le monde peut bien s'écrouler, il sera là pour le relever.
Deux fois par jour, donc, nous interrompons nos occupations respectives pour nous installer autour de la table de la cuisine. Il ôte et tapote son béret empoussiéré, je trottine en chaussons. À ses côtés, il me semble que je deviens plus fragile, plus gracile, éthéré, et pour ainsi dire, vain. Il lui arrive, pour rire, de reproduire le vocabulaire que j'emploie, mon accent pointu, la bouche pincée. Je me découvre petit marquis, avant que sa belle voix chaude reprenne le dessus, scandant les phrases en octosyllabes, en alexandrins, éclaboussant du même coup les murs de la cuisine où le soleil, bien que le printemps n'ait pas commencé, paraît alors entrer à flots.
Des chansons, par ailleurs, il en connaît un wagon, quatre ou cinq cents peut-être, sans que sa mémoire en oublie un mot, une inflexion - c'est une des rares personnes à savoir par coeur tous les couplets de La Marseillaise. Un terme que j'ai laissé échapper, dans la discussion, lui en rappelle-t-il une qu'il l'entonne aussitôt, les mains à plat sur la table, son oeil rieur enfoncé dans le mien. Défilent la France des années cinquante, Gilbert Bécaud, Luis Mariano, Bourvil, qu'il appelle " Monsieur Bourvil ", et l'on entend alors que cette épithète se mérite à force d'humilité dans le travail, de simplicité, de franchise, de pudeur, toutes qualités qu'il aimerait lire en filigrane dans le titre de " Monsieur Milot ", et que, pour ma part, je lui accorde bien volontiers.
Il raconte le temps où tous les foyers du hameau se réunissaient pour effectuer ensemble la fenaison, la moisson, les vendanges. Tous, sauf un. " Le plus riche " explique-t-il, " Il se prenait pour le roi ". Un matin, les habitants ont trouvé placardée sur leur porte une satire les concernant, dans une calligraphie élaborée. Celle du roi était si flatteuse qu'on n'eut aucun mal à débusquer l'Arétin du coin, sous sa couronne.
Certains dentistes parviennent à persuader leurs clients que rien n'est plus important que leurs dents, et qu'en conséquence, on ne pourrait raisonnablement sacrifier à d'autres autels que le fauteuil inclinable. Monsieur Milot, lui, a su me convaincre que le crépi fait l'homme, la faîtière, sa colonne vertébrale. Qu'un beau carrelage vaut mieux que des Berlutti, un double vitrage " cristal " qu'un costume Hugo Boss.
Pourtant, j'aimerais bien partir, une semaine de vacances, à la neige par exemple. Depuis des années... Je lui en parle, resservant la demi-tasse qu'il a l'habitude de boire après une entière, et quelques gâteaux. " Taratata " gronde l'inflexible, " et ton plancher flottant ? "
Je veux savoir où part ce que je gagne. Après tout, c'est mon droit. À la tonne, me voilà renseigné. Une hutte de chasse qu'il aménage dans le marais. Les fenêtres de tir, au-dessus des couchettes, donnent sur un parc de canards et d'oies. Les anguilles viennent se prendre dans ses bourgnes. On ramasse à la main, en juillet, les manots - inutile de dire comment prononcer -, qui sont des petits brochets, dans des flaques en voie d'assèchement. Il élève des moutons alentour. Des agneaux sont nés.
- Où tu en es, toi ? demande-t-il.
Écrire, de notoriété publique, constitue un sport de fainéant. Je préfère évoquer les enfants, leur absence. L'aînée réside pour l'heure en Argentine, le cadet à Pnom Penh, leur mère, pour comble, voyage au Chili. Peut-être en ai-je trop dit. L'Argentine, le Cambodge, le Chili... Mais monsieur Milot se carre sur sa chaise en écartant les mains :
- Tu as eu de la chance d'avoir des parents comme les tiens...

Eric Holder

   

Revue n° 101
(Mars 2009).

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