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Dominique Fabre
Chronique auteur
Territoire conquis


Dominique Fabre



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Mes voisins de la cité Masséna rouge ont un peu l'air de vivre dans un camp retranché. Les types (de nombreux gendarmes ou pompiers) portent tous les cheveux très courts et souvent, leurs épouses nouent un foulard chic autour du cou. Le samedi elles font joggeuses sur le boulevard des Maréchaux. Eux jouent à la pétanque quand il fait beau. J'allais tourner un film là-dessus dans ma tête pour me distraire pendant les courses au supermarché Géant mais j'ai vu sortir de l'immeuble une très belle Antillaise, ce n'était pas la première fois que je l'apercevais. Je l'ai décidé sur-le-champ, comme ça, j'ai changé tout le scénario ! Bonjour, je veux vous épouser ! Ah bon ? On va faire ça avant ou après vos courses à Masséna ? Vous êtes pour ainsi dire libre de droits ? Euh... je vous tiens au courant.

Oui, avec plaisir, cher monsieur. En plus elle a un merveilleux sourire. Je suis impatient de savoir. Elle est tellement jolie que je ne trouverai sans doute jamais le moyen de lui causer, tant pis pour moi. Mais grâce à cette jolie femme qui vient de la Masséna rouge je n'ai pas pété les plombs dans la queue aux caisses du supermarché. J'ai patienté sans Lysanxia.

Dans nos vies de grands ensembles on a du mal à se parler, on perd beaucoup de temps pour rien et quand on se croise, même si on est bien disposés, le vent rôde entre les tours, ça ne donne pas envie de s'attarder. Nos voisins restent des voisins, et voilà tout. Cette Antillaise. Un type en blouson de cuir genre années soixante-dix, qui repère illico tous les gens qui passent et qui sourit. On se reconnaît de loin. Est-ce son père ce vieil Arabe en turban qui parle fort à ses côtés ? Je ne le saurai jamais. Sur le trottoir le vieux patron du restaurant Lao Chaleune met des bâtonnets d'encens au-dessus de la porte et fait une brève prière sur le trottoir en tapant trois fois dans ses mains, c'est une religion qui sent bon. On est aussi des voisins de caddie dans le supermarché. On se demande des nouvelles, ça va oui ça va et vous ça va ? oui ça va, et à bientôt ! et bonne journée ! On ne restera que voisins. Un type en face sur le balcon du duplex au sommet, il fume après son café du matin, j'aimerais avoir dans la tête la moitié des pensées qui semblent l'agiter. La danseuse du rez-de-chaussée en justaucorps bleu ou blanc. Les mômes qui se bagarrent dans l'appart qui fait le coin. La cité Masséna bleue, juste derrière, est paraît-il très différente, mais c'est déjà bien plus loin, je ne vois personne de là-bas.

Le gardien de chez moi. Assis sur le muret pour fumer lui aussi, il connaît tout le monde ici, il y est né. Les mômes qui roulent des joints dans la cage d'escalier, et dans les caves. Les gamines du collège voisin qui rient et s'envoient des textos entre les étages. Les gens qui collent des pétitions dans l'ascenseur pour commenter ses pannes, les coupures de courant, les coupures de chauffage, et menacent les autorités de ne pas payer les charges ou le loyer ! On se croit à lire ça quelque part en Moldavie, ou dans un endroit où rien ne marche comme ça doit. La retraitée qui passe son temps au cinéma, et nous conseille des films dans l'ascenseur, de préférence des trucs marrants : il faut surveiller son moral.
La cavale des deux prisonniers de Moulins m'a attristé. Un des deux types est en prison depuis ses 24 ans, il en a 37. Bien sûr ils se sont vite fait rattraper dans leur banlieue d'enfance, du côté de Créteil ou Fontenay. Sa compagne ira peut-être en taule aussi, parce qu'elle les aura aidés. C'était couru leur échec, pourtant ça a bien tenu les gens en haleine, une chasse à l'homme quelque part. Ils en parlaient au café Pourpre en bas, ils en parlaient à la télé. On connaissait déjà la fin. Pour combien de temps de plus seront-ils interdits d'exister ces deux-là ? Une vie entière ou moins ? Mettre des caméras partout, renforcer les contrôles routiers, suivre à la loupe nos aventures en carte bleue, nos appels plus jamais anonymes, dénoncer aussi, pour de l'argent, pour des papiers, pour en jouir, ou même, pour rien ? Un jour nous n'aurons bientôt plus de lieu à nous, nous serons tous gardés à vue. Nous ne nous connaîtrons pas mieux pour autant. (Nous nous connaîtrons sans doute moins).

Je suis retourné gare Saint-Lazare. Au début je trouvais ça loupé les travaux. Mais bon. Ils ont gardé la belle verrière au-dessus des voies, on ne va bientôt plus reconnaître le hall des pas perdus, et celui des tickets. Il y aura sans doute les mêmes amours noués et dénoués au pied du Monument aux morts. À côté, ils ont démonté les cabines téléphoniques où les gens poirautaient, qui n'avaient rien d'autre à faire. Adieu Joffo coiffures, les employés habillés comme des joueurs de chistera, les types patibulaires qui allaient se refaire une beauté pour qu'on les reconnaisse, là où ils allaient. Un sac de billes, quel âge avais-je quand il a sorti cette histoire-là ? 13 ans ? Etait-ce avant vous ou après, ou avec vous déjà ? Les camés et les sdf n'ont plus de place gare Saint-Lazare, où ça patrouille d'un bout à l'autre comme en territoire conquis, ou quasi colonisé. On a de plus en plus de types en uniforme à Paris. On en a trop. Du coup, ce sera toujours aussi chouette de partir. Rue d'Amsterdam, ils ont supprimé les consignes automatiques, où on pouvait rêver de bombes, de valises pleines de faux billets, ou bien c'était pratique de poser son bagage en attendant son train, et d'aller faire du lèche-vitrine, avant de partir sans regrets. Où ça ?

Au Géant de Masséna. Et là, parole, je l'ai croisée sur le trottoir. Mais ma belle Antillaise allait manifester pour la Guadeloupe, alors bon. On en reparle la prochaine fois ? Avec plaisir, cher monsieur. Vous savez où me trouver ? Oui, je crois. Et puis, au bout de la rue, je n'en étais plus vraiment sûr. On verra.

Dominique Fabre

   

Revue n° 101
(Mars 2009).

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