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François Salvaing
Chronique auteur
Cours d'histoire


François Salvaing



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Il en a toujours beaucoup plu, il en pleut encore. Séries avec empereurs et princesses, intrigues et trahisons, tueries et coucheries. L'Histoire, comme on disait dans les manuels signés Malet-Isaac, du temps que les cours d'histoire n'étaient faits que d'histoires de cours. Du haut Moyen Âge au Premier Empire inclus, toutes les périodes précédant le règne absolu de la bourgeoisie continuent de faire la délectation des scénaristes et des dialoguistes, des décorateurs et des costumières comme aussi de Timothée. On ne peut pas appeler ça des peplums, ni, sauf pour une assez courte période, des fraisiers. Il faudrait forger un terme générique moins pataud que films-à-costumes. Timothée propose friperies.

Dans les friperies s'opère souvent l'alliage de la pompe et de la sauvagerie, du moins de l'idée qu'à des siècles de distance nous nous faisons de leurs formes sous Charlemagne ou Napoléon. (Et cette idée, depuis Roland Barthes et, dans Mythologies, son pétillant commentaire sur la frange infligée comme signe de romanité à tous les acteurs du Jules César de Mankiewicz, nous savons qu'elle dévoile davantage le temps présent qu'elle n'évoque les temps révolus.) Dans les friperies l'image prend sans cesse la pose pour faire d'époque, cite à tire-larigot la peinture muséifiée, et les comédiens mâchent avec le plus de naturel possible les répliques lourdes comme des marbres funéraires qu'on leur fourre en bouche.

À ce genre, dernièrement, l'acteur Torreton a paru s'abonner, Robert d'Artois dans Les Rois Maudits puis Mazarin dans La Reine et le Cardinal. Timothée a adoré dans cette dernière production une scène, d'une vraisemblance exubérante, où le Cardinal, exilé impatient d'avoir des nouvelles de sa Reine et maîtresse, accueille un noble émissaire de ladite et, chassant du geste le plus exaspéré la valetaille, entreprend soi-même en personne et en robe, genoux à terre, d'ôter à son hôte des bottes flambant neuves malgré cinquante lieues de route, avant que les vers du nez.

Les friperies modernes usent d'un procédé stylistique qui ne leur est pas propre (Timothée, pour sa part, l'a vu apparaître dans la série policière La Crim') mais auxquelles elles recourent plus souvent qu'à leur tour : la caméra y déplace sans répit notre vision d'un personnage l'autre, sans répit d'un angle à l'autre, tâchant d'imposer une tension dont les réalisateurs doutent, c'est à croire, que leurs scripts et leurs interprètes seront porteurs. Ou espèrent-ils, par ce tournoiement et ces parallaxes perpétuels, empêcher le téléspectateur de zapper vers une autre chaîne et des horizons plus contemporains ? (À l'exercice, Josée Dayan surclasse ses confrères : Timothée est sorti plutôt vite de ses Rois Maudits comme précédemment de ses adaptations à la moulinette de Monte Cristo, des Misérables ou des Liaisons dangereuses, une orbite au plafond, l'autre au plancher, le cou au nombril et la tête parfaitement nettoyée de toute pensée, vidée en fin de compte même de l'envie de rire.)

Exception, Votre Honneur, et de taille. Il est une friperie que notre héros ne regarde pas de l'oeil hilare d'un fervent des Monty Python, et c'est Les Tudor. Il y a pourtant dans Les Tudor, production canado-irlando-américaine, des ingrédients comparables à ceux des séries françaises précitées : intrigues à tiroirs, personnages, décors et costumes en veux-tu en voilà, peuple réduit à l'état de figuration, sans compter de tournoyants chichis de caméra. D'où vient, se demande Timothée, qu'il soit resté scotché aux dix épisodes de la première saison et que la deuxième, en cours, lui procure un plaisir identique ? Il y a bien sûr l'époque évoquée, une Europe dominée par les rivalités de trois très jeunes hommes (Charles Quint, François Ier et Henry VIII), divisée de surcroît par le surgissement de Luther. Il y a, sorte d'hybride entre Shakespeare et Alexandre Dumas, le solide scénario de Michael Hirst, spécialiste de la dynastie puisqu'il a aussi écrit l'Elisabeth qu'incarne Kate Blanchett au cinéma. Il y a la splendeur du travail du chef opérateur et, jusqu'au moindre accessoire, du décorateur, l'épisode peut-être le plus magnifique étant celui de la Peste qui joue à l'infini sur des gammes de noir. Il y a le casting sans faille, la subtile direction d'acteurs, la révélation du talent d'une future star, Jonathan Rhys Meyers, qui compose un Henry étincelant d'appétits comme terrifiant d'obscurités.

L'essentiel est encore ailleurs, dans l'implacable représentation que Les Tudor offrent d'un monde où le moindre écart, le moindre malentendu, le moindre caprice, peuvent conduire plus puissant que vous à vous déposséder de tout et de l'existence. Chaque séquence est affaire de vie et de mort, chaque personnage porte son venin. Et les femmes sont, à ce jeu, sans guère d'atouts, pures marchandises politiques et/ou sexuelles. (Admirables portraits, rebelle chacune, de Catherine d'Aragon, d'Anne Boleyn et de la princesse d'Angleterre, sa jeune soeur, à qui Henry impose d'épouser le roi du Portugal, cacochyme.) Depuis sa découverte des Tudor, Timothée court librairies et bibliothèques, en quête d'éclairages sur la Renaissance. Si on lui avait parié qu'un jour une friperie le conduirait à reprendre des cours d'histoire...

François Salvaing

   

Revue n° 101
(Mars 2009).

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