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Dominique Fabre
Chronique auteur
Bientôt le printemps


Dominique Fabre



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Avec la fin de la période glaciaire à la porte d'Ivry les gens ressortent pour papoter, ça leur manquait, à moi aussi évidemment. Depuis que la neige a fondu on a eu plusieurs rassemblements de Maliennes qui avaient plein de choses en retard à se dire et les petites vieilles asiatiques sont redescendues vendre leurs plats cuisinés au pied des tours. Leurs réunions les Africaines les tiennent tout près de la statue de la porte d'Ivry, celle des Mésarchitectures, à savoir un machin blanc comme des gros sucres mal taillés et mal empilés d'un bon mètre cube chacun, c'est l'une des plus moches de Paris. Mais bon, elle fait partie du paysage, on ne se demande même plus ce que c'est, on s'est habitué à elle comme on l'est aux deux cheminées de l'incinérateur de Bercy, ou aux bouchons des Maréchaux, surtout qu'ils vont se mettre à l'extension de la ligne du tramway.

Au bout d'un moment, on a beau aimer son quartier, ça fait quand même du bien de se laver les yeux pour repartir d'un bon pied. La neige n'a pas joué l'ardoise magique finalement, tout est redevenu comme avant.

Dimanche dernier j'ai pris le tramway pour la cité U et il faisait grand beau, entre deux pluies, on avait un vent fort qui venait de l'Atlantique et je me suis baladé entre les pavillons. C'est comme un grand campus de fac en Amérique, sans écureuils mais avec une architecture plus variée, les gens qui passent sont tous jeunes et charmants, et ils ont des têtes à tomber en amour à chaque bourse Erasmus, ou par leurs propres moyens, ou à crédit, je n'en sais rien. J'ai croisé des jeunes couples qui se baladaient main dans la main, j'ai essayé de rentrer dans le pavillon japonais voir les peintures, mais il est fermé le dimanche pour les non résidents. Je vais y retourner un de ces quatre. Dans le plus gros bâtiment en face de la station du Rer, financé par ni plus ni moins que la fondation Rockefeller, il y a des toilettes propres et gratuites, des bancs comme dans une église, ça fait une sorte d'abri, et un théâtre où ils jouent des bonnes pièces de temps en temps. C'est pourtant tout près du périph, je me suis dit. On n'en sortira donc jamais des riches à côté des pauvres ? Au bout de la cité U on a une passerelle directe par-dessus la porte de Gentilly vers l'église du Sacré-Coeur de Montrouge, qui est aussi l'une des plus laides de Paris. Les anges en bronze en noir et vert-de-gris ne savent plus quoi inventer pour se détacher de leur clocher, se fracasser sur le périphérique extérieur ou s'évader d'ici ! Du coup j'ai pas fait mes prières, et quand je suis ressorti j'étais heureux de ne croire à rien, finalement. Le stade Charlety était vide. Ma recette du dimanche : descendre les gradins de ce stade et, après un regard à droite à gauche hop personne donc on y va, on se retrouve au beau milieu et on marque un but magnifique, ou on fait une passe décisive, et dès qu'on a gagné la Coupe des coupes, la Coupe de France ou la Coupe des clubs champions, - d'ailleurs un maître-chien vous fait signe que du balai, ça suffit !! - on peut rentrer chez soi à pied après un beau dimanche qui finit bien. J'ai pris les petites rues le long de la petite ceinture. Elles tournent de-ci de-là, le treizième est bien vert par là-bas. Je me suis arrêté place des 44 enfants d'Izieu, où j'ai vu des vieilles maisons perdues entre les arbres, des villas tristes serrées par les nouveaux immeubles. J'ai appris que Vialatte était mort à 71 ans grâce à sa petite rue à lui. On est comme dans un autre Paris par là-bas, il ne durera plus longtemps. Such a perfect day... et puis bientôt c'était la nuit.

Des réunions dans le quartier. Un groupe du Huit novembre nous colle des affichettes partout, sauf que je ne sais pas ce que c'est. Dans ma rue les parents ont encore manifesté pour sauver les Rased et moins de postes supprimés ; il y a une semaine, j'ai vu de ma fenêtre une énorme bagarre entre dealers, les types étaient complètement déchaînés, et ça m'a fait penser que oui, ils avaient cessé d'hiberner, mais je ne sais pas si c'est vrai ?

Je suis allé à la mer la semaine passée. François de Cornière, des Rencontres pour lire, m'a invité à Caen et le mercredi on est allé manger à Luc-sur-Mer, avec ses copains comédiens Yvon et Roland. Il faisait démesurément bleu et l'eau était très claire, et c'était vraiment merveilleux. On a mangé dans un petit restau qui s'appelle l'Accordéon. J'ai ramené un peu de cette lumière à la porte d'Ivry, j'étais resté trop longtemps sans partir. Il me prend des envies de voyage.

Surtout qu'à la maison on a vérolé l'ordi, du coup je ne peux pas connaître les nouvelles du monde sans bouger de chez moi et en fait, c'est bien comme ça. Dans un terrain vague derrière les frères Tang, un non-jardin qui n'est pas public du tout, un type est revenu pour jouer de la trompette, seulement pour son plaisir. Ses seuls spectateurs assidus étaient les sans-abris d'Europe de l'Est qui attendaient l'ouverture du foyer d'hébergement, en face. Ça faisait des mois qu'il n'était pas venu, il jouait ses morceaux de 2007 et 2008, je n'étais sans doute pas le seul à me les rappeler : il manquait sans savoir à qui. Chez les Chinois, dans l'avenue de la porte, plusieurs musiciens roms qui jouent sans se soucier, dont un accordéoniste qui s'était installé à l'abri des gouttes de pluie dans l'entrée d'un parking souterrain. Il jouait ses mélodies sur un instrument réparé à l'aide de Chatterton noir. Tout le monde était sous le charme, des vendeurs de canard laqué aux Chinoises qui peignent votre prénom sur un grain de riz, du vendeur de bandes herniaires à la sauvette aux négociants en Dvd chinois pas chers du tout. On faisait des gros yeux aux autos qui le dérangeaient, non mais sans blague ! Le printemps je vous dis. Comme si on y était. Bientôt. Et c'est fini.

Dominique Fabre

   

Revue n° 100
(Février 2009).

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