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François Salvaing
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Blanc tacheté


François Salvaing



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Thèse de Timothée : pour qu'il y eût Jésus, il avait fallu que l'annonçât Jean-Baptiste ; pour qu'il y ait Barack Obama, il a fallu que le préfigure David Palmer. Tout comme l'ascète prophétique avait préparé au Fils-de-Dieu, le doux et majestueux héros de série a frayé, par les téléviseurs, la voie à cet historique premier président non-blanc. Timothée se souvient de sa stupeur en 2001 lorsque, saison numéro un de 24 heures chrono, il avait vu apparaître le personnage de Palmer, un Noir en passe d'être élu à la Maison Blanche ! Et, saison numéro 2, Palmer était élu ! Gonflés, les scénaristes, les producteurs, les réalisateurs, gonflés ces Ricains ! Source supplémentaire d'étonnement : le feuilleton était diffusé aux USA sur la chaîne Fox, qui, de notoriété publique, ambitionnait d'être la plus réactionnaire au monde.

Certes, Timothée n'ignorait pas qu'aux USA le personnage du chef de l'État est bien plus souvent que chez nous représenté dans les fictions cinématographiques et télévisuelles. Sur les écrans tous les présidents d'un peu d'envergure ou de noirceur, de Washington et Lincoln à Kennedy et Nixon, avaient eu leur(s) interprète(s). On avait même connu le cas d'un président (Reagan) longuement passé par l'école de l'écran avant d'entrer en politique. Et des présidents fictifs, plus ou moins nobles, plus ou moins veules, peuplaient les scénarios - jusqu'à un meurtrier dans Absolute power de Clint Eastwood. Une grande vedette (blanche et masculine) se devait presque, dans sa filmographie, d'avoir occupé le bureau ovale. Timothée citerait (par ordre alphabétique) Jeff Bridges, Michael Douglas, Henry Fonda, Gene Hackman, Anthony Hopkins, sûr d'en oublier.

Aucun Noir. Ni Sidney Poitier, ni Danny Glover, ni Morgan Freeman, ni Samuel L. Jackson, ni Denzel Washington au nom pourtant prédestiné. Aucun jusqu'à Dennis Haysbert. L'impeccable interprète du rôle de Palmer, raconte qu'en ces années-là, 2002-2003, soit bien avant que Barack Obama n'entre en piste, il était fréquent qu'on l'aborde au restaurant, dans la rue, dans les ascenseurs, qu'on le félicite comme s'il était son personnage, et son personnage véritablement président - ou qu'on l'encourage à se présenter, en personne.

Juste avant David Palmer, un autre président-de-série, celui-là blanc et bouillant, Jed Bartlet, avait occupé The West Wing, l'aile occidentale de la Maison Blanche. En 2006, après huit ans (soit deux mandats) de triomphale audience, il avait vu briguer sa succession par un personnage jeune et basané. Quoique Latino, le Matt Santos du dernier épisode en date de The West Wing, peut aussi prétendre avoir préfiguré Obama, et ce d'autant plus que les scénaristes racontent s'être inspiré pour son rôle d'un fringant sénateur de l'Illinois, métis qui venait de bondir en pleine lumière lors de la convention démocrate... Selon Timothée, autre chose encore explique Palmer qui explique Obama. Aux USA, marché oblige, les minorités sont représentées dans la plupart des séries. Beaucoup de condamnés à mort fictionnels proviennent des minorités, mais aussi quelques chefs du FBI, des éboueurs et des magistrates, des serveuses et des managers. L'heure d'un Palmer à la Maison Blanche devait forcément sonner.

Les minorités, si l'on goûte peu les prêches, voilà un sujet sur lequel il ne faut pas lancer Timothée. Il était venu au monde au sein d'une minorité restreinte et insensible qui dominait outrageusement une immense majorité qu'elle aurait aimé rendre invisible. Cela l'avait écorché vif et il lui arrive de se livrer à des tests aussi peu scientifiques que possible mais dont invariablement les résultats le mettent en rogne. Par exemple, placer son téléviseur à côté d'une fenêtre donnant sur sa rue bigarrée, et comparer les deux spectacles, de la vitre et de l'écran. Par exemple, à n'importe quelle heure, monter et descendre l'échelle des chaînes, et noter : sur TF1, film, six personnages dont l'un vaguement métissé; sur France 2, talkshow, quarante-deux invités, deux noirs; sur la 3 Derrick, cinq policiers, aucun issu de l'immigration... Et coetera. Jusqu'aux reportages animaliers, ricane-t-il, qui ne présentent d'ours que blancs.

On proteste, véhéments ! Comme si, depuis dix ans et l'apothéose télévisée d'une équipe de foot black-blanc-beur, la société n'était pas devenue préoccupée par la mutilation qu'elle s'infligeait en se privant de la vitalité de Français d'origine(s) étrangère(s) ! Comme si il n'y avait pas eu des rapports de réclamés et de rédigés, notamment sur les médias, et des efforts, notamment dans les médias ! Qu'il pense à cette présentatrice, à ce présentateur, à ces ministres, à ces comédiens, à ces animateurs... Timothée ne se démonte pas pour autant, concède que le blanc de son écran commence à se tacheter de jaune, de gris et de noir. Mais surtout dans les pubs, souligne-t-il, marché oblige ! Et de brandir Médias et diversité, ouvrage fraîchement paru (Éditions Karthala), réunissant des chercheurs européens. Et de s'esclaffer : la suppression de la pub après 20 h sur le service public en fera, presque ipso facto, les chaînes les plus rétrogrades en matière, comme on dit, d'expression de la diversité. Certains soirs, l'envie vous montait d'étrangler Timothée.

François Salvaing

   

Revue n° 099
(Janvier 2009).

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