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Jacques Serena
Chronique auteur
Castings


Jacques Serena



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Certains événements, je ne sais pas. Je m'en souviens mais, pour ce que ça prouve. Quand je les revois, ils se passent mais aussitôt après s'étiolent. C'est le cas pour le casting dans la ruelle avec Carrera errant entre les projecteurs, se prenant les pieds dans les câbles. Son air de ne plus trop savoir où il est, ce qu'il était sensé y faire. Pointant deux doigts derrière lui, à vingt centimètres au-dessus de la tête d'une brune à longs cheveux en espèce de kimono noir. Quoi, dit-elle. Quoi quoi, dit-il, en trébuchant sur un pied de projecteur. Et d'un coup, fondant la fille, il lui arrache le kimono et la pousse, la propulse littéralement en avant, en criant : moteur. Et là, soudain, scrutant la panique déséquilibrée de la fille nue, sondant l'instant, yeux plissés, dos rond.

Et, pour le coup, toute l'équipe ressaisie, un temps comme ça, de tension, de communion. Mais lui, au bout de deux minutes, se détournant, se grattant la joue, et tout redevenant oiseux, y compris la fille, qui ne sait plus quoi faire d'elle. Et plus moyen de ne pas se remettre à se demander si Carrera ne perd pas son temps sur un tournage. Mais bon, c'est lui, et c'est déjà si inespéré de le voir trébucher, tellement on a en tête, en permanence, l'idée que c'est peut-être la dernière fois. Il lève vaguement un bras, stop, il trouve que l'errance inquiète de la brune nue ça allait, ou il en a marre, peu importe, stop. Mais ça, je ne l'ai pas forcément vu, ou seulement des photos, je m'en serais contenté, moi souvent je me contente de photos. Ce qui me fait croire que j'y étais, c'est mon impression tenace que c'est dans cette ruelle barrée du village d'Ollioules que je commence à me rendre compte d'une perte grave. Du genre petite mort, ou fin d'illusion, soudain, sans prévenir, la triste désillusion. Les autres qui sont là, dans cette ruelle, l'équipe et les badauds, sont tous là pour adorer Carrera, le fameux, le légendaire, sa silhouette, ses gestes, sa voix. Prêts à ne pas en rater une miette, à faire feu de tout bois. Gestes connus,
Et aussi l'esplanade du Hameau, où on a tous des pin's argentés en forme de mouette, et on se répète l'un à l'autre que Charles Berling va venir. Un assistant explique à deux filles qu'elles ne doivent pas se rhabiller et doivent recommencer à courir comme elles courraient si elles étaient seules, mais elles ne comprennent pas, se regardent l'une l'autre, regardent Carrera, l'assistant leur dit que jamais elles ne doivent regarder vers Carrera. Alors elles se remettent à courir en regardant leurs pieds. Pause. Je prends sur moi d'aller dire à la plus triste qu'elle peut quand même relever la tête, et elle me répond que le cinéaste ce n'est pas moi, sa soeur a fait du cinéma et dans le cinéma le seul qui peut dire quoi faire c'est le cinéaste et le cinéaste ce n'est pas moi. Le bruit court de plus en plus sur la venue de Charles Berling. Et voilà une espèce de cousin raté de Charles Aznavour qui me serre le bras et me jure qu'il a été en classe avec Berling, ce sacré Charlie, dit-il, en secouant la tête. Mais j'ai déjà entendu ça au moins cinquante fois, à se demander qui dans la région n'a pas été en classe avec ce sacré Charlie Berling. Je dis que je n'y suis même pas encore vraiment, moi, dans le film. D'un coup, il m'attrape par le col de ma veste et me dit qu'il veut un rôle. Et d'un coup s'éloigne, mains dans les poches. Espèce courante dans la région, le nabot speed à impulsions contraires toutes les trois secondes. Bien sûr que, avec un physique de cet acabit, on a intérêt à cultiver l'esprit d'initiative, mais il y a des limites. Et ce même Aznavour raté, à qui on demande finalement de faire un petit salut aux filles au moment où elles passeront devant lui, s'agite frénétiquement bien avant qu'elles soient en vue, et bien après qu'elles soient loin. On voit la bosse sur sa joue qu'il pousse avec sa langue. Et une femme en maillot rouge une pièce et chapeau de paille m'apporte une bière, me dit que sa mère de la maison en face est d'accord pour qu'on la filme. Non mais moi, dis-je, de toute façon je ne suis rien. Et me sens alors tellement rien, et me tombe dessus l'envie d'être ailleurs, loin, à rouler au hasard dans ma vielle Ford, loin d'ici, et loin de moi, de celui que je suis ici. Et la peur me vient de, si je reste trop ici, ne plus pouvoir après en sortir, retourner rouler au hasard, ne plus jamais pouvoir être la seule voiture à traverser des villages avec des filles tristes aux fenêtres. Et Aznavour raté se rematérialise devant moi pour me hurler à bout portant qu'il a joué Gogol et Molière aux Embiez, au Revest, à Tamaris et à Saint-Mandrier, alors ma gueule. Et il s'éloigne. Dos tourné au cinéma.

Jacques Serena

   

Revue n° 096
(Septembre 2008).

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