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Dominique Fabre
Chronique auteur
Et toi, où tu vas ?


Dominique Fabre



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On a eu plein de faits divers à côté de chez moi, dans la rue du Château des Rentiers. On est passé dans le journal, à la télé pour les infos ! Un commando super dangereux a jeté de la peinture - peut-être cinq pots ! - sur les murs d'une annexe du tribunal, ils sont même allés tagguer - feu aux prisons - en deux endroits les murs de ce moche bâtiment. Au retour du travail, j'ai croisé six camionnettes de flics, trois caméras, cinq micros, et quand je suis rentré chez moi, ils annonçaient l'arrivée de Rachida Dati en personne ! Ça n'avait même pas fini de sécher ! Comme quoi nous sommes bien gouvernés. Le jardinier de ma rue a regardé la scène, et puis, il est allé vérifier le cadenas de sa grille, avec tous ces flics dans le coin, il m'a dit, je ne crois pas qu'il plaisantait.

À cinquante mètres d'ici, il y a deux semaines, un homme s'est défenestré. Les gens le regardaient mourir, tout le monde avait appelé les pompiers et le samu. C'était un noir aux cheveux gris. Une jeune femme sortie en pantalon de pyjama et veste à rayures arc-en-ciel a dit à sa voisine arrivée après elle sur les lieux que c'était un enfant. Elle l'a répété à son tour. Moi j'ai dit non, c'est un homme. Mais rien à faire. Rumeurs. Je suis rentré chez moi sans attendre la fin et quand je suis sorti, deux heures plus tard, j'ai vu quelques flics en civil. Puis, la torpeur de rien du tout a repris le dessus, le ciel était trop bleu ce jour-là. On aura bien vite oublié les jets de peinture sur l'annexe du tribunal. Mais, du désespéré du coin de la rue, on n'aura jamais rien su, sinon qu'une jeune femme en pantalon de pyjama à rayures arc-en-ciel enceinte peut-être de cinq, six mois, l'a pris pour un enfant. Un bref instant, il y a eu un silence étonnant aux fenêtres d'habitude si gueulardes de cette cité, entre le moment quand on a tous appelé les secours sur nos portables et celui de leur arrivée. C'est tout.

On entre dans cette période-là de l'année, à Paris. Les gens ont vraiment l'air plus seuls en été, je ne sais pas pourquoi j'ai toujours eu cette impression. Parole : une bonne conversation à Paris, en juillet ou en août, c'est vraiment très dur à trouver ! Déjà, la boulangère de la porte d'Ivry se plaint qu'elle perd un peu la tête, elle est très fatiguée avec ce temps trop lourd, ça ne va pas bien en ce moment. Elle me montre ses ongles peints de trois centimètres de long en attendant la monnaie. Vous les trouvez comment ? Je suis d'avis qu'ils sont du meilleur effet en vert pomme, oui, en vert pomme, ça le fait. Je suis rarement contrariant. Mais je trouve qu'elle engueule beaucoup sa vendeuse, trop lente à son avis. Ces soirs, quand il fait beau, les vieilles Chinoises sortent avec de nombreux paniers et s'installent pieds nus en tailleur sur les grosses bouches d'aération des tours d'habitation. Mais - (je suppose) - délaissant un moment la traque des lanceurs de peinture, la police vient les déloger, car les petites vieilles n'ont pas le droit de pique-niquer entre Bologne et Londres, c'est le nom des tours d'ici. D'abord, elles commencent par ne rien comprendre, en leur souriant tout ce qu'elles peuvent. Puis, on appelle une plus jeune, qui leur fait la traduction. Elles remettent leurs savates et rient dans leur langue maternelle, docilement. Là encore on ne saura à peu près jamais rien non plus de leur vie, jamais. Elles n'ont plus qu'à pique-niquer dans leurs deux ou trois-pièces en altitude, finalement.

Ici on croise de plus en plus de gens qui parlent tout seuls, cultivés comme des chômeurs longue durée, ils écoutent trop la radio et lisent les journaux en entier. Ils disent leurs quatre vérités aux platanes, aux façades, aux gens qui attendent les bus ou le tramway, mais personne pour les entendre, en vrai. L'été est flou ici : les mots, les gens, même les choses ont tendance à se volatiliser. Les habitants profitent de cette période pour faire un grand nettoyage. Ce qu'ils mettent sur les trottoirs disparaît en un rien de temps. Des camionnettes s'arrêtent en double file, les pères emportent des trouvailles du trottoir sous l'oeil vaguement dubitatif de leurs épouses ou des enfants. Les gens se penchent sur les cartons de livres, avec un intérêt plus vif que s'ils se baladaient entre les rayonnages d'une librairie. Et ce n'est sans doute pas seulement parce que c'est gratuit. Quel petit miracle aujourd'hui ? On a toujours besoin d'un petit miracle. Un par jour serait le mieux, ou alors, au moins quelques-uns dans une vie ?

Est-ce que vous allez partir en vacances ? Chez moi on va aller voir la mer. Et vous ? Mon voisin le jardinier ne va pas partir du tout. Il n'en a pas les moyens et ça le fait carrément chier, en fait. Par contre il invite les dames à passer la grille pour visiter son royaume, il interdit l'accès de son jardin aux bonshommes. Hier, il a donné des framboises magnifiques à une jolie brune bien conservée et ce dimanche matin, je l'ai vu offrir à une élégante Portugaise des roses qu'il coupait pour elle avec son sécateur. C'étaient des jaunes au coeur rougi. Son mari attendait derrière la grille, l'air ennuyé, comme si c'était à moitié interdit. Après avoir fait ses cadeaux, mon voisin s'est dirigé vers le côté banlieue du boulevard des Maréchaux. Il rejoignait ses copains pour jouer aux dominos dans le petit square. Et toi, où tu vas ? Il n'a pas attendu ma réponse. Mais il a levé la main au feu rouge, et alors, vu comme ça m'a trop fait plaisir, moi aussi. Bon été !

Dominique Fabre

   

Revue n° 095
(Juillet-août).

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