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Jacques Serena
Chronique auteur
Le coup de la perruque orange


Jacques Serena



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Quand même étonnant comme des aberrations passent sans trop faire de vagues. Je pense à la lettre de mission qu'a adressée le chef de l'État à sa ministre de la culture. Lui demandant, en gros, d'engager les théâtres à équilibrer leurs budgets, remplir leurs salles, donner davantage au public ce qu'il aime. Cette idée m'a d'abord fait rire, de par son ineptie, puis m'a inquiété. C'est que l'ineptie d'une idée n'a jamais empêché son application forcenée, surtout aujourd'hui, on voit ça tous les jours. Là, en l'occurrence, l'absurdité de la consigne saute pourtant aux yeux, quand on connaît les efforts de décentralisation menés avec succès par les directeurs de théâtres depuis des années. Cette loi de la demande qui doit prévaloir sur celle de l'offre constitue un revirement radical dans la relation des gens avec le partage artistique.

Ce que le chef de l'État ignore c'est que, dans l'art, il ne s'agit pas, comme dans une campagne électorale, de dire aux gens ce qu'ils veulent entendre. Au contraire, dans l'art, on a pour vocation de faire découvrir et aimer autre chose aux gens. Cette idée d'un art de masse pour complaire aux nombreux, et non plus d'un art comme alternative, outil critique, moyen de remise en question, est inquiétante. Surtout alliée aux restrictions des budgets alloués aux théâtres et aux arts en général, les subventions régulièrement rognées depuis 1991, visant à mettre un terme au travail entrepris autour de ces efforts de décentralisation, dont l'objectif a toujours été d'élargir les publics. Et comme les théâtres ne pourront pas se résoudre à abandonner cette partie de leur mission, ils ne seront évidemment pas en mesure de rendre le budget équilibré qui est exigé d'eux.
Mais c'est général, dans l'air du temps, cette offensive délibérée du chef de l'État contre l'art en général et le théâtre en particulier, le service public attaqué de toutes parts, le mépris constant et crânement affiché envers l'art et ceux qui oeuvrent en province ou en banlieue à attirer un nouveau public. Mais il devrait pourtant y réfléchir à deux fois, le chef de l'État, parce que la présence de l'art dans des lieux où la vie manque de tout, et surtout de sens, constitue un élément crucial de cohésion. En voulant supprimer ces îlots d'échanges, il prend le risque des clivages constatés par ailleurs, une culture pauvre pour les pauvres, ou plus de culture du tout. Un gâchis total, pour ceux qui consacrent depuis des années leur temps et leur énergie à leur mission de partage. Il faudrait quelqu'un, au ministère de la culture, qui soit capable d'évaluer ces résultats selon des critères d'éveil artistique et culturel, et non selon une logique comptable. Et que ce quelqu'un, pendant qu'il y sera, se souvienne que cet argent n'est pas le sien mais celui des gens, et que l'art se doit d'être partagé avec le plus de gens possible, qui y ont droit, et qui y prennent vite goût, comme je le constate personnellement chaque fois que je fais une lecture à Montluçon, Bédarieux ou Sevran. Même si l'État ne le sait pas, ou ne veut pas le savoir.
En fait, où va-t-on, vers quoi ? Pour en avoir une idée, il n'y a qu'à voir le triomphe fait récemment à Marion Cotillard pour son rôle dans La Môme. Signe flagrant d'une certaine idée du travail d'acteur, valorisant l'exploit, le chiqué. Pour les acteurs avec qui j'ai travaillé et que je chéris, leur travail consiste à intérioriser les émotions du personnage, à identifier ses émois. Ce qui a été applaudi chez la Marion, c'est un numéro de travesti, le contraire de l'incarnation d'un être qui serait Piaf. Pas du tout la profondeur d'affects, mais l'illusion, l'effet de surface. Comme si je collais des écailles sur les jambes de l'amie danseuse qui fait parfois la sirène lors de mes lectures. Risible, la perruque orange de la Marion et toutes ses prothèses. Ces heures de maquillage, ce visage comme un masque redondant et cette gestuelle reconstituée. Un acteur, en principe, escompte la rencontre entre le personnage, entité un peu obscure, et son propre être qui va lui apporter, au personnage, ce qu'il est, sa voix, sa dégaine, sa gaucherie. Dans La Môme, c'est cet être, préexistant au processus de composition, qui est aboli. Résultat : l'acteur réduit à une figurine, un clone, une contrefaçon, entièrement voué à singer un modèle et à être exhibé. Comme dans les cirques, ces caniches affublés de tutus et de chapeaux qu'on fait danser debout sur leurs pattes arrière, et là effectivement on remplit les gradins. Voilà où on va, la preuve est faite, et voilà la conception de l'art de notre chef de l'Etat : un caniche qui danse avec un tutu.

Jacques Serena

   

Revue n° 092
(Avril 2008).

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