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Dominique Fabre
Chronique auteur
Mon Amérique à moi


Dominique Fabre



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Les plus jolies choses on les garde sur soi sans les connaître. Avec mes mômes, quand on a traversé le pont de Brooklyn et qu'on a regardé vers là d'où on venait, on a vu tous les buildings du skyline de Manhattan qui avaient l'air de se préparer pour une grande fête, avec le soleil couchant pour les faire reluire. Et surtout ils étaient là, tous les deux, qui avançaient parmi les autres gens avec leurs yeux écarquillés et en âge de conquérir n'importe quel monde, le nouveau ou l'ancien, et même ceux qui n'existent pas. Les gens marchent vite à New York, touristes compris. Il y a tellement de choses à faire avant de se coucher, ou de partir. On n'en est pas venus à bout de cette ville-là. Tant mieux ? Tant pis ? un peu des deux probablement.

Puis, je suis allé me geler tout seul à Chicago. Là j'ai trouvé c'est l'Amérique trimeuse où règne un grand froid pour vous empêcher de tomber feignant, ce qui n'est pas une maladie très honorable dans ce coin-là. J'ai été cordialement invité à lire devant des étudiants fatigués, qui mangeaient leur part de pizza du déjeuner une main devant la bouche, pour montrer comme ils étaient bien attentifs. Bien sûr j'étais surpris alors je me suis fait expliquer : au prix des études dans cette université-là, il est normal voire souhaitable d'apprendre à faire deux ou trois choses à la fois en même temps. Il y en a qui se suicident, s'ils loupent leurs examens de fin d'année. C'est une des meilleures facs du monde, paraîtrait. Ça m'a scié, et puis les buildings extraordinaires pas loin d'un lac grand comme une petite mer, pas étonnant que je me traîne un beau torticolis. J'ai vu aussi une grande rétrospective d'Edward Hopper, je n'aurais jamais imaginé voir ses tableaux en vrai. Mon Amérique à moi, à toi, à nous. Tout autour de Chicago c'est immense et tout plat, il y a des jours de grand vent, elle est bien dure la neige. Est-ce parce qu'on était déjà en mars que je n'ai vu aucun bonhomme dans un jardin où il y aurait des enfants ?

Après je suis allé dans des endroits encore plus reculés, les gens étaient très gentils avec moi. À Champaign, Illinois, à Lincoln, Nebraska, à Denver et Boulder, Colorado, ils ont mis les petits plats dans les grands et je me suis souvent demandé si je méritais tout ça ? Bref j'ai voyagé pour trois vies dans le Mid-West américain, en à peine trois semaines de temps ! Je n'étais pas toujours si loin. J'y ai même rencontré une femme d'Asnières, on a bien sympathisé, on connaît les mêmes endroits. Et le maire qu'on n'aime pas a perdu les élections ! All right ! Elle n'y remettrait quand même plus les pieds car oui, elle avait fait son trou ici. Les gens m'ont accepté comme je suis, ils m'aiment et je les aime aussi, alors je vis ici, dans ce bled-là, elle souriait.

En somme je serais volontiers resté à bavarder plus longtemps, avec Jill, Jim, Jordan, Lorie, Janis, Laird, Michelle, Rick et plein d'autres personnes, mais bon, il faudrait comme qui dirait pouvoir vivre deux vies à la fois et en même temps, et ça, aux dernières nouvelles, même les Américains de Hollywood ne le peuvent pas. Une seule, c'est déjà assez difficile parfois, alors bon. Et puis, je me suis rendu compte qu'à force de tracer on doit finir par avoir envie de toujours aller plus loin ? Est-ce qu'on accepte mieux de mourir si c'est comme pour la fin d'un road movie ? À Seattle, on ne peut pas aller plus loin vers l'Ouest, on a l'océan Pacifique juste au bord, avec plein de sapins sur la berge. Il y a pas mal d'années ils ont ramené la première tonne d'or d'Alaska dans cette ville-là. Je n'en ai pas vu la couleur. Leur ville est belle et grise. Où donc est-il passé ce pognon-là ?

On voit des centaines de containers en provenance d'Asie. Question climat on aurait dit la Bretagne en pire, beaucoup de gens sont tatoués et les bus sont gratuits en dehors des heures de pointe. Elle m'a bien plu leur ville, pas trop de gratte-ciel et des maisons de bois, avec des jardins potagers. Je me sentais bien là-bas. On peut même acheter des vrais fruits au marché. J'ai pris un train Amtrack copié du Talgo espagnol pour Portland (Oregon), on longe la côte très lentement comme si c'était un nouvel itinéraire et je n'aurais pas été étonné de voir surgir par la vitre les Indiens de mes livres d'enfant. On a croisé des très longs trains de marchandises et tout était très simple, très lent. J'ai adoré. J'ai encore lu des passages de mon bouquin, j'étais content que ce soit la dernière fois ! On a bavardé politique, ils veulent vraiment savoir pour nous, et nous pour eux. Ils veulent que leurs soldats rentrent chez eux. Ils placent beaucoup d'espoir en la personne de Barack Obama. Nous aussi, je leur ai dit, il nous en reste plein de l'espoir. Alors bon. On verra.

Dans ce train j'ai aperçu la même belle femme à l'aller et au retour, avec sa fille de douze treize ans, et là je me suis dit qu'il était temps que je reparte, je n'étais pas chez moi. Je reviendrai encore, je me suis dit en la regardant, en les regardant. Elle était dans ce dernier train mon Amérique à moi, et son goût de revenez-y. Même si les gens d'ici se parlent très facilement de tout et de rien pour passer le temps, on ne s'est rien dit elle et moi. Mais j'ai eu son beau sourire et j'ai pu le garder jusqu'au moment d'enlever mes godasses pour la x-ième fois à la douane de l'aéroport, je rentrais chez moi le jour suivant. Have a great day ! Ouais, vous aussi ! Si dans quelques années j'y retourne faudra quand même que je m'achète des chaussettes pas trouées. Je vais m'en occuper ce soir. On ne sait jamais. Bon, j'y vais.

Dominique Fabre

   

Revue n° 092
(Avril 2008).

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