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François Salvaing
Chronique auteur
D'après une histoire vraie


François Salvaing



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Appelons-le Timothée, ce téléphage qui hante mon canapé avec toujours à la main, parallélépipédique, son sceptre à touches. Timothée volontiers se qualifierait d'homme sensible. À la beauté en tout cas, et au malheur non moins. Exemple : quand Timothée apprend que Mireille Darc présente toute une soirée de télévision. Mireille Darc, actrice de grande taille, connut 1) avec un acteur de grande renommée le grand amour qu'elle n'oublia jamais, 2) la grave maladie qu'avec bravoure elle surmonta ; si l'on est allé une fois dans son existence chez le coiffeur ou le dentiste, il est difficile d'ignorer ces différents points. Or Timothée, raisonnablement attaché à son hygiène buccale comme à son élégance capillaire, s'est trouvé une ou deux fois, du fait de Mireille Darc, frôlé par l'aile de l'émotion dans une salle ou une situation d'attente.

Pour quoi ce soir il lui fait crédit.

Darc, blonde bleutée (le blond titille, le bleu apaise), arbore des lunettes en forme de bulles transparentes. Un plan plus large nous la montrera par la suite assise dans un fauteuil transparent, pareillement en forme de bulle. Darc pointe vers Timothée un alléchant index : C'est votre histoire. Il y a quelques mois, sur France 3, on avait demandé paraît-il : Un événement, un accident ont peut-être changé votre vie. Racontez-nous votre histoire en quelques pages et nous vous la raconterons en une heure de téléfilm. Plus de trois mille réponses. Quatre récits ont été sélectionnés, adaptés, voici le premier. En prime time, Darc oblige.

Timothée n'est pas dépourvu de méfiance. Il fronce plutôt le nez quand il rencontre la mention Tiré d'une histoire vraie dans les bandes-annonces de film ou les articles de Madame Savigneau du Monde des Livres. Car il a constaté que l'histoire vraie (oxymore qui s'ignore) accouche de fausse littérature ou de cinéma artificiel encore plus fréquemment que les ouvrages prétendant ne relever que de la seule imagination de leur auteur. Cependant, Timothée n'est pas buté et il tâche de croire que, sous la douce férule darquienne, la réalité va cette fois enrichir la fiction.

Histoire de Coralie, divorcée, un enfant, petite employée d'une grande entreprise. Coralie a plus d'un amant, les choisit dans la boîte ou au dehors, compagnons éphémères dont l'un favorise sa promotion. Une femme libre, prédatrice à voiture rouge décapotable. Mais un jour noir, Coralie apprend qu'un cancer lui ravage la mâchoire. Opération, défiguration, nouvelle conscience de soi et du monde. Péché, chute et rédemption, le schéma a fait ses preuves depuis Adam et Eve. Son traitement façon Darc ravit chez Timothée, à défaut d'autres, le goût du kitsch... Le-bellâtre-volage, la-collègue-confidente, le-jaloux-libidineux... Sous des éclairages glauques à souhait, pas un personnage qui ne répète un archétype de collection Harlequin. Coralie elle-même, attendu qu'elle est la-femme-libre, porte au bureau des minijupes pour prostituées d'autoroute et passe conférences et réunions à rouler des yeux provocants, la lippe languide et les cheveux comme perpétuellement dépeignés par de torrides étreintes passées ou/et à venir.

C'est votre histoire porte à Timothée, qu'il l'attende ou non, un message évangélique : la réalité, comme deux gouttes d'eau, ressemble aux fictions à la Barbara Cartland ; et celles-ci permettent donc, en retour, de comprendre la réalité et d'y avancer, main dans la main avec Barbara, Mireille et Coralie, vers la sagesse et l'harmonie.

Darc n'est pas seule à penser que sa salade fictionnelle se vendra mieux flanquée du label d'après une histoire vraie. Cet automne télévisuel sert à la pelle des adaptations d'affaires qui ont défrayé l'actualité. Affaires Grégory, Human Bomb, Baudis, Elf, Mesrine... Une telle hantise de laisser à l'imagination le moindre pouvoir est-elle la contrepartie, au moins l'indice, d'une scrupuleuse soumission à la complexe matérialité du réel ? Au contraire. La plupart du temps l'écran de Timothée aspire à le délivrer en quelques dizaines de minutes de toute interrogation sur des événements qui non seulement permettraient mais exigeraient plusieurs lectures. La vérité surgit du scénario nue de contradictions. Si c'était sa pente, tant d'évidence pousserait Timothée au poujadisme de penser que dans ces affaires ont passé leur temps à la noyer, la vérité, par incompétence ou complicité, les professionnels stipendiés : policiers, magistrats, journalistes.

Le cas Baudis offre une particularité supplémentaire. Le service juridique de la chaîne a insisté pour que dans Notable donc coupable Baudis ne s'appelle pas Baudis ; son service commercial a fait savoir qu'à la source du téléfilm il était une fois Baudis ; et sa direction de l'Information a saisi l'occasion d'organiser un débat sur la responsabilité des médias dans la médiatisation - par excellence dans l'affaire Baudis. Moralité, dit Timothée : ce serpent-là ne se mord pas la queue, il se la trait.

François Salvaing

   

Revue n° 088
(Novembre-décembre 2007).

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