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Dominique Fabre
Chronique auteur
Mon nouveau quartier


Dominique Fabre



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De mon nouvel immeuble à la porte d'Ivry on est vraiment tout près des gens d'en face, ceux du côté impair de la rue. Ils ne tirent pas tous la gueule de travers mais ils n'ont pas trop l'air contents d'être là, surtout le matin. Ils habitent la grande cité Masséna rouge, toute en brique, juste au terminus de la ligne du tramway et au démarrage de la ligne des bus de la petite ceinture, la PC2. Quand on en aura marre de voir leur tête on achètera des rideaux, mais bon, pour accéder aux fenêtres, il faut déjà vider tous les cartons. Ça prend du temps d'habiter quelque part. Autour de nous, des types qui couchent dehors doivent nous envier, probablement. Le matin par ici on voit beaucoup d'immigrés des pays de l'est qui dorment dehors, autour du centre commercial Masséna 13.

On m'a dit que certains sont venus avec un visa touristique, ils ont déménagé du Best Western hotel au coin à la cloche de bois, et depuis, ils attendent de démarrer leur nouvelle vie dans le quartier. On les voit tous les jours dimanche compris au Batkor tout près d'ici, en bord de Seine. Des types les abordent en camionnette pour leur proposer du travail. Viens, toi, toi, viens pas. Je trouve qu'il y a beaucoup de chômage, même chez les plombiers polonais.

On a aussi un grand bâtiment de verre qui s'appelle l'Arche d'avenirs où sont accueillis ces types que la vie n'a pas épargnés, tôt le matin, ils attendent eux aussi l'ouverture des locaux. Une immense photo noir et blanc d'un clochard au nez cassé est en surimpression sur la façade de verre, comme si on a toujours le physique de l'emploi. Question discrétion c'est raté, en tout cas. Juste à côté, les tours du quartier chinois. On sent leur cuisine dès sept heures le matin, dans les avenues de Choisy et de la porte d'Ivry. Les derniers arrivant(e)s portent des gants en plastique et trient dans les poubelles, tout près de chez moi, il y a une grande portion de mur couverte par des milliers d'annonces, on les voit passer devant tous les matins. Sur les bancs des femmes assises, sans que rien dans leur allure ou leurs habits ne renseigne les chalands, se prostituent en silence. Gloire au Tang frères qui crée beaucoup d'activité sur l'avenue. Nous habitons vraiment ailleurs, à la porte d'Ivry. En un sens nous avons de la chance : il nous faudra beaucoup de temps pour découvrir notre nouveau quartier, prendre nos marques. Et puis, pour retourner à notre vie d'avant, et voir ce qui s'y passe, il suffit de dix minutes de bus PC. La dernière nouvelle de là-bas, c'est qu'Arno Klarsfeld n'a pas gagné son siège de député, il va devoir attendre lui aussi. Il aura tout son temps pour connaître l'endroit qui n'a pas voulu de lui, même en rollers. J'ai vu mes anciens voisins, toujours aussi sympas, mais merde, je me suis dit, ce sont plus mes voisins ! Salut, étranger, comment ça se passe par là-bas ? Comme ça pousse, et toi, ça va ? Un peu plus tard, je me suis rendu compte qu'il avait raison. Ce sera moins facile de se revoir, et puis, avec qui boire un café le matin, ou le soir un apéro ? Je suis rentré chez moi par le PC2.
Depuis des années je veux raconter les bus de la petite ceinture, les gens qu'on y voit, on sent vraiment la ville et la frontière. Ces bus sont toujours pleins, même le dimanche, et je me demande souvent pourquoi on nous oblige à payer, vu comme on est trop serrés là-dedans ! Ce ne serait sans doute pas une histoire d'amour, mais alors, une histoire de quoi ? Les gens du PC2 parlent toutes les langues, et puis ils vont jusqu'à leur arrêt en lisant des gratuits, en écoutant de la musique, en tapotant des textos et en réfléchissant au sudoku du jour, celui qui jouxte l'horoscope et les cartes météo. Les deux sont rarement pourris en même temps. Pendant mon trajet une géante africaine de deux mètres et sosie de Grace Jones a déposé une grand-mère et son caddie à son arrêt en la portant comme une plume. Pas mal de types lui ont souri, ça leur a donné des idées. Tu veux mon numéro chéri ? Elle avait une voix très basse, c'était un beau géant de travesti. Je crois que personne n'a osé. Tant pis pour eux.

Les platanes du trottoir ont une incroyable bonne santé. Ils atteignent le dixième étage du Foyer des Travailleurs migrants juste en face de la fenêtre de ma chambre. On voit les types entrer et sortir, s'asseoir sur le béton des marches. À toute heure du jour et de la nuit, ils téléphonent vers le Mali avec des cartes téléphoniques à coût réduit. Certains restent accroupis le long du mur à attendre leurs copines et on sent quel bonheur elles leur apportent quand elles montent les escaliers. Et puis voilà, that's all folks. Un nouveau quartier, une vie à faire ou à continuer, oublier de se dire que c'était mieux avant, faire confiance aux jours qui viennent, aux nuits qui passent, comment faire autrement ? Étranger, comment ça se passe par ici ? J'en étais là de mon petit vélo quand un retraité de l'immeuble m'a invité à voir son jardin sur la deuxième petite ceinture, désaffectée, celle des trains qui ne marchent plus. En ce moment il a des grosses framboises, des haricots longs comme la main, des salades, des choux et de la rhubarbe. J'ai été bien impressionné, car on est juste au pied des tours de trente étages pour les Chinois, de l'Arche d'avenirs des sans-abris. Hébé, vous devez pas mourir de faim. Il a haussé les épaules. Il ne mange rien qui vient d'ici. Ah bon ? Il m'a raccompagné à sa grille pour fermer le cadenas, le quartier n'est pas sûr ! Quand même : qu'est-ce que vous en faites si vous les mangez pas ? C'était vraiment moi l'étranger à ce moment-là. Rien. Je les fais grandir... Oui, je les regarde pousser. J'espère qu'on va se voir souvent, lui et moi. Il faut bien commencer quelque part.

Dominique Fabre

   

Revue n° 085
(Juillet-août 2007).

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