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Antoine Emaz
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Antoine Emaz



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Émission de Jean Lebrun sur la sémiotique du discours électoral. C'est à la fois complexe et drôle, si l'on peut dire. Tout apparaît comme théâtralisé, mesuré dans l'impact, pour parvenir à des " effets de vérité produits par le discours ". En épluchant mes carottes, je me dis qu'il est assez juste de penser que Sarkozy peut faire passer n'importe quoi par l'énergie qu'il déploie dans l'acte de parole. C'est bien là un danger, cela me rappelle...

Dénominations : Sarko/Ségo. Là, c'est classique, tendance de la langue orale à la réduction à deux syllabes : resto, macdo, frigo... Mais ce qui est drôle, c'est le décalage, avec une forte proportion de " Ségolène " pour peu de " Nicolas ", parmi ceux qu'on entend.

On peut avoir " Sarkozy, Monsieur Sarkozy, le candidat de l'UMP, le candidat de la droite, le prétendant à l'Elysée... ", et puis dans la phrase suivante : " Ségolène "-ci, " Ségolène "-là. Et celui qui parle ainsi n'est pas pour autant forcément proche de la gauche ou de la candidate : l'emploi du prénom peut aussi bien signifier un penchant politique, une proximité affective qu'une forme de mépris, de critique du copain/copine... Faudrait reprendre tout cela et mouliner statistiquement, mais c'est certainement la première campagne présidentielle où j'entends les candidats être aussi souvent évoqués par leur prénom.

" En finir avec Mai 68 " : on se demande l'âge de ceux qui écrivent ces discours. Durant les années Chirac, je n'ai pas vraiment vu souffler dangereusement l'esprit de mai dans la politique gouvernementale. Mais faut quand même " en finir " parce que dans les coins, les recoins, les caves et les greniers, il y aurait miasmes persistants, risques de reprise du feu. Au nom de quoi " en finir " ? De la morale, du respect, de l'autorité... Ah... les fameuses " valeurs " perdues et toujours pas retrouvées après douze ans de chiraquie... Le respect et l'autorité se méritent (voilà pourtant un mot qu'il aime bien), ils ne sont pas acquis par une simple arrivée au pouvoir. Quant à la morale, ne pas voir que Mai 68 a permis son émergence et non sa destruction, c'est bonnement être stupide. Il n'est pas de morale sans liberté, sauf à défendre une forme de talibanisme, c'est-à-dire une pratique excluant le choix, la critique et même l'interrogation sur le bien-fondé en raison de cette pratique. Le plus amusant, c'est le grand écart entre la volonté de normer la jeunesse et l'éloge de l'individualisme, de la liberté, du goût d'entreprendre... Quelque chose m'échappe, là. Jusqu'à quand faut-il faire comme tout le monde ? Et par magie, à force de faire comme les autres, je serais au bout différent, " moi ", original, créatif, inventif ?

6 mai. À une heure des résultats de l'élection, l'excellente émission Cultures d'Islam apporte un peu de vent frais. L'Orient vu par Lamartine à partir de son Récit de voyage en Orient. L'auteur du Lac souligne par exemple la supériorité de la mosquée sur l'église parce qu'il n'y a pas d'autel, donc pas de sacrifice. Cela nous entraîne loin des enjeux présents, mais Sarkozy parle souvent de la Turquie...

Sarko élu. Il va pouvoir enfin ne pas se raser tous les jours, prendre un look Gainsbourg, détendu, moins lisse. La radio suit l'événement, bien sûr ; on apprend que l'homme d'État dîne au Fouquet's . Ça, c'est neuf. Depuis que je vote, c'est la première fois que j'apprends qu'un candidat va manger à 22 heures. À sa place, j'aurais pris un en-cas vers 18 heures pour tenir la route. Ce doit être la passion du pouvoir, ce manque de " pétit " comme dirait Montalbano. Mais après, faut compenser, récupérer, je comprends. Je me demande ce qu'il a pris ; les journalistes n'ont pas le droit d'entrer dans l'auberge. Une choucroute ? Une tête de veau ? Je me demande aussi qui faisait partie du " cercle d'amis ", de l'" intimité ". Il est tellement extime, ce joggeur, que je l'aurais plutôt vu barbecuer à la Concorde avec les militants, sympathisants, le peuple. Là, non. Qui a payé la note ? On ne nous le dit pas. Poser cette question, d'ailleurs, j'en suis conscient, c'est déjà de l'irrespect, pas loin du 68 pas mort... Bon c'est pas tout ça, je ne fais pas le pont, demain c'est 6 heures, et je déteste me lever tôt après avoir mal dormi...

Lendemain d'élection : analyses, supputations sur le futur gouvernement et l'organisation de l'opposition, de la majorité à construire... y'a du travail. On apprend que le président nouveau, qui avait pensé se retirer dans un monastère pour mesurer la portée de la mission dont il est investi, est finalement parti à Malte, pour méditer sur un yacht. Deux chiffres m'amusent : " une majorité large des plus de 60 ans a voté pour Monsieur Sarkozy ". Ils doivent être des rescapés de 68, qui sans drogue ni sexe sont parvenus à durer, malgré le naufrage des valeurs. Et puis, " la majorité des femmes " (courte, il est vrai, 53%) a voté Nico... Je pars au boulot en me disant : fais gaffe Cécilia, tu n'es pas Bernadette, fais gaffe...

Antoine Emaz

   

Revue n° 084
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