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Jacques Serena
Chronique auteur
Cédez le passage


Jacques Serena



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Deux inscrits à l'option artistique que j'anime sont allés manifester avec pour pancarte un panneau de circulation emprunté : Cédez le passage. Ce qui m'a aussitôt fait penser à Bob Dylan, quand il disait, en gros : vous qui ne comprenez pas ce qui arrive, ôtez-vous du milieu, parce que ça arrive. Le soir, je vois la manifestation sur France 3, j'aperçois le panneau, trop vite passé. Alors, pendant que j'y suis, je zappe sur Arte. Et je tombe sur une jeune femme qui dit : le problème de notre époque est que la société ne fait plus du tout confiance à sa jeunesse. Son nom inscrit dessous : Anne Muxel. Chère Anne Muxel, je vous reçois cinq sur cinq. Rare, surtout à la télévision, que l'on capte une phrase et se sente soudain moins seul.

Et voilà le ministre qui détaille sa loi. Et veut bien qu'une étudiante lui pose des questions. Et elle tombe dans le piège, descend dans son arène à lui, décortique la loi, tente de batailler avec ses vieilles armes à lui. Alors que me devient évident que peu importe les arguties, quand l'école ne donne simplement plus envie, quand étudier n'a plus de sens, quand le seul but des cours est de préparer des consommateurs, du personnel qualifié pour faire tourner le système. Peu importe le détail d'une loi quand, comme disait Rousseau, toute loi est toujours utile à ceux qui possèdent déjà et nuisible à ceux qui n'ont encore rien.
Quand la jeunesse est dans la rue à crier, qu'importe la raison qui a déclenché le cri, des raisons on en trouve toujours, pas ça qui manque. Quand la jeunesse crie, c'est toujours qu'intuitivement elle pressent les lendemains qu'on lui destine, ce monde dans lequel on veut à tout prix la faire entrer, qui ne la fait pas rêver. Et le ministre souriait comme s'il avait raison. Alors que là n'était pas du tout la question.
Pour bien enseigner, il faut être amoureux de ses élèves, disait Platon. Dire ça aujourd'hui à un parent d'élève, ou à un enseignant. J'aime d'amour ces êtres inscrits à mon option artistique. Qui ont si terriblement besoin que quelqu'un soit là, face à eux, et que ce quelqu'un ait tout le temps de les écouter, et qu'il soit spécialement indiscret, curieux de chacun d'eux, de ce que chacun d'eux ne savait pas qu'il avait en lui, à sortir, qu'il pouvait, à partir de lui, créer.
Régulièrement, un observateur vient me reprocher avec véhémence de faire rêver les élèves, ou de leur ouvrir des perspectives préjudiciables. Et c'est vrai que j'ouvre, vrai que je fais rêver. Et je crois bien que je le fais exprès. Aucun élève n'est jamais venu se plaindre qu'on l'ait fait rêver, ni qu'on lui ait ouvert des perspectives, au contraire. Force est de constater que cela ne gêne jamais que les observateurs véhéments. Qui craignent peut-être que rêver ne soit pas bon pour tout le monde, pas pour n'importe qui, autrement dit, qu'il serait plus prudent que rêver soit réservé à ceux qui sont en position de pouvoir concrétiser leurs rêves.
Dans mon option artistique, les élèves affluent, effet boule de neige, bouche à oreille. Parallèlement, enflent les craintes des administratifs, des officiels. D'un côté, surgissement de pages, de l'intuition, du lumineux, du prodigue. D'autre part, craintes et remontrances, du mesquin, de l'étriqué, du lourd, de l'obtus.
À lire les pages des élèves, pas besoin de longtemps pour se rendre à l'évidence que tous sentent que l'avenir est dans le gris, et que leur être voudrait se trouver quelque sens mais que leur appartenance forcée au corps économique ne les entraîne que vers des lendemains de paiements de factures, qui, ils le sentent bien, ont peu de sens. Comme ils sentent qu'une pratique artistique peut les aider à redonner du sens à leur vie. Donner un sens à sa vie, cela pourrait commencer par savoir rêver.
Mais voilà : un être qui rêve, qui sait bien lire et bien écrire, est un être potentiellement dangereux. Voilà pourquoi les lois caviardent toute véritable activité intellectuelle, pourquoi ces ministres-là rognent les budgets de l'Éducation, de la Culture. Des aliénés, des soumis, voilà ce que veulent ces ministres-là, le seul socle possible pour leur pouvoir. Voilà pourquoi ils s'escriment à déprécier l'activité intellectuelle, pourquoi ils véhiculent l'image d'un lecteur peu sexy, d'un intello farfelu, en le caricaturant dans les pubs, les téléfilms, vivant dans sa bulle avec gilet, lunettes, ne vivant pour ainsi dire pas.
Un être qui s'adonne à lire, écrire, rêver, est un résistant, qui s'arme contre la pensée unique, un être capable de remettre en cause l'avenir imposé (pas d'alternative, nous rabâche-t-on à tout bout de champ, combien de fois faudra-t-il nous le dire ?). Parce que, si ces ministres-là ne ridiculisaient pas aussi systématiquement la réflexion personnelle, ils ne pourraient plus bien longtemps éviter que l'on vienne leur poser de véritables questions.
Des enseignants, il n'y a pas grand-chose à attendre, coincés, piégés. Censés éveiller la curiosité, apprendre aux élèves à penser par eux-mêmes, les voilà mis aujourd'hui dans l'obligation de leur faire respecter les codes d'une société qui refuse que l'individu pense par lui-même. L'école ne prépare plus qu'à obéir aux directives, à adhérer à la version officielle du monde, partiale, amputée, à être compétitif, docile, pantin, perroquet.
Sauf que, apparemment, un élève, à dix-sept ans, a encore des soubresauts. Qu'il sent qu'il y a autre chose à rêver pour sa vie qu'un prêt à intérêt malin, et il va crier dans la rue, soi-disant contre une loi bête, alors qu'au fond il sait bien que la question n'est pas là, puisqu'il est jeune et brandit, comme par hasard, à la face des vieux, un panneau qui dit simplement : CÉDEZ LE PASSAGE.

Jacques Serena

   

Revue n° 062
(Avril 2005).

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