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Christian Prigent
Chronique auteur
Un peu de sérieux


Christian Prigent



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(Corpus Christi)

Monsieur Matricule t'a glissé : c'est quand qu'on aura enfin dans ton chroniqué aperçus sympas sur un peu de bon ? c'est pas tout mauvais, quand même, la télé ! Donc t'as feuilleté ton Télérama, t'a branché Arte et tu t'as calé le cul du cerveau devant du pas fait pour le populo. C'est titré latin : enfin on va rire. Hop : Corpus Christi ! Tu vas le muscler à fond, ton yaourt : ça t'informera sur petit Jésus et ses évangiles et les arguties de théologie. C'est pur et c'est dur, c'est la culture : nib de filles canons en cotillon court ni survol nature en bleu Ushuaïa, pas miette d'effet mode par " docufiction ", même zéro image (sauf les compétents plein cadre en parlote) et l'intrigue traînasse des plombes sur le plat.

Donc tu t'exorbites sur du rien à voir, tu tends bien l'esgourde car beaucoup à ouïr. Mais voici le hic : l'expert en corpus qu'on interviewa cause en étranger (rital jovial, oxford chic ou schleu savant). D'où qu'on superpose traduc en français pour pékin moyen qui cause que natal. Ça irait à l'aise si son du traduit venait fort devant et l'original chuchotait au fond à peine en mention. Mais non : les deux même niveau, quasi, haut parlés. Résultat : brouillon trembloté en français mixé à l'original et vice versa. Tu zappes en dédales d'échos stéréo de bouts V.O en bribes trados. Comment tu suivrais ? : la langue se pose pas et ton neurone rame derrière le propos qui fuit par des trous entre les idiomes en télescopé.
Et t'en penses quoi ?
Qu'il ne s'agit pas d'un truc défectueux mais délibéré. C'est pas qu'on veuille pas que tu entendes bien mais qu'on fait rien pour. Pourquoi ? Parce qu'objectif c'est pas que tu piges mais que tu sois là à communier en situation avec du label. Donc on pose primo l'étiquette caution (la V.O surligne le certifié vrai par grands azimuts de la compétence) ; deuzio on sur-joue l'effet cultivé par un maniérisme du parler " en langues " (effet babel chic et oecuménisme grand angle généreux). On donne donc spectacle : le dispositif s'auto-promotionne, avec ses breloques de connotations (savant, humaniste, large de vues, branché). Peu importe brouillage, message humilié : il n'est pas l'enjeu. On t'a vendu ça urbi et orbi produit " culturel " et pas formaté par ce que TV montre " normalement ". Mais c'est tout itou : seule l'affiche compte, pareil comme toujours, médium se fait voir. Avec effets snobs assez ridicules dont le générique caractères " machine " un peu gondolés et fond tout en noir, somptueusement sobre, discret à gogo, luxueux de pauvreté surindiquée. De même, dessus, les bruits de fond : des pas résonnent (écho) sous de la voûte monacale (austérité + profondeur + spiritualité = kit du supplément d'âme). Conséquence globale : un effet Que sais-je ? transit l'exégèse : émiettement, alternance de B, A, BA et de raccourcis pour happy few, zapping de citations, saucissonnages de propos, name dropping intense. Et gags, parfois : tel mot-clef flashé en bas d'écran, comme un repère à l'usage du mal-entendant-mal-comprenant qu'aucune chaîne de télévision n'imagine que son spectateur puisse ne pas être.
Voilà. Tu aurais mieux fait d'aller à même heure te mater polar version mollassonne par effet de soft vu l'heure et le chiffre prévu d'audimat où s'escrime du flic sombre du moral et pas bien rasé à faire du dialogue entre des sujets genre chronique du monde comme il va pas bien en décor banlieue avec des braqueurs toujours empotés et des filles au poil, les bons sont discrets et les méchants rudes, ça userait pas tes capacités, prévois ça demain. Mais demain c'est match amical de foot, yahoo ouah l'aubaine ! Ça va t'épingler du papilloté en couleurs sympa dans toute ta journée avant la soirée et ça y est déjà : demain est là. Allez les ptits bleus et ça tape la balle mais y a pas Zidane et c'est qui le manche qui joue à sa place et pourquoi ils ont ces grands caleçons façon 1900 et le petit col sportsman en casquette comme Jarry cycliste et les autres aussi, quoique brésiliens pétillés samba ? Allez, râle pas : ça change, ça distrait. Mais l'emmerdement, c'est la mi-temps : tu vas faire quoi pendant ? Gare que t'aies un truc qui te vrille la tête et réclame carnet pendant qu'ils seront à se faire tirer l'oreille aux vestiaires par l'exorbité en survêtement. Vaudrait mieux rester sur le téléfilm pas coupé par pub, ça y est, décidé : ni foot rétro en confetti ni corpus Christi pseudo érudit. Et cochon qui dédit !

Christian Prigent

   

Revue n° 055
(Juillet-août 2004).

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