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Éric Holder
Chronique auteur
Les livres d'Elle


Éric Holder



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Femme de ma vie est éditeur. C'est nouveau, je veux dire que cela date d'hier, et je ne dis pas "éditrice" tant il semble que l'usage, ce fin et vieux poli de la langue, ait renvoyé certains métiers au genre neutre. On ne peut être qu'admiratif devant une nana qui serait artisan. Cela lui rendrait, en ce cas, les bras qu'elle a, et qu'on n'a pas, serait-on flanqué de poils et d'appendices. Ah oui, "Editeur", c'est être à l'enseigne de, et non la petite chose aux ordres! C'est dire : "Je te prends où je veux, quand tu veux", ainsi que les hommes se donnent rendez-vous dans le pré, ou plutôt, le long du canal qui longe l'arrière du bistrot, pour ne pas faire d'esclandre. C'est carré d'épaules, ça ne s'en laisse pas conter, c'est massif et c'est bon.

Or donc, Femme de ma vie est éditeur. Elle aura commencé en douce. Une collaboration ici, une visite chez l'imprimeur là-bas. Tels contacts noués, telles amitiés qui se regardent par en-dessous : qu'on ne s'y trompe pas, ce sont les merveilleuses. Elles connaissent, et préfèrent aller au pré au lieu que de mentir. Personne n'en vient à bout, il faut le savoir. Ces amitiés-là n'ont pas le feu dans le sang, mais cette sorte d'entente indéfectible entre qui a parlé et qui a écouté depuis quarante, cinquante ans peut-être... Qui reçoit enfin le message venu d'ailleurs.
Ainsi, de façon imperceptible mais néanmoins croissante, cette maison, ma maison, est-elle devenue davantage la sienne, toute bruissante de coups de fil qui ne m'étaient pas destinés, de facteurs impromptus venant livrer de mystérieux paquets, de départs précipités, de choses accomplies dans cette urgence qui n'avait jamais été de mise ici. Je trouvais des inconnus dans la cuisine, discutant avec fièvre de devis, penchés au-dessus de la table où refroidissait mon café. Il y eut de ces nuits, dans la grande pièce du bas, où l'on révisait sa typographie, ça s'empoignait ferme, dans quel cas mettre une majuscule à monsieur et madame? Je découvris qu'on me chipait des dictionnaires de référence. Plusieurs habitants du hameau semblaient contaminés : il ne fallut plus parler à Françoise qu'en termes de New York ou de Helvetica; Daniella, qui travaille au bureau de poste, se chargea volontiers des expéditions, le matin, avant de déposer ses enfants au car; Pierre, qui était du métier, pinaillait longuement, le soir, sur les étrangetés que sont les césures et les marges. Il n'était plus question que de coûts de reproduction et de droits dérivés. D'évidence, cette maison, ma maison, était devenue d'édition.
Un livre parut. Je donnai, avec beaucoup de naturel, une préface au deuxième (j'avais poussé à sa publication, ce fut une catastrophe alimentaire, il y eut moins de vin cacheté, je me le tins pour dit). Au troisième (j'avais clairement compris que glisser mon nez dans l'aventure aurait été mettre péril en la demeure), je vis débarquer des ouvriers, le maçon et l'électricien. Je sais comment parler aux ouvriers : j'en fais partie. Après un petit déjeuner au fromage et au rouge -dame! c'est qu'on s'est levé avant l'aube- j'appris qu'on allait créer un bureau là-haut. On plâtrerait la vieille pierre, on isolerait, on placerait des fiches, pour l'ordinateur. Le maçon avait également une vocation de menuisier : il y aurait des étagères vert sauge, lazurées, sur lesquelles placer -Comment vous appelez ça? Des dossiers? Des manuscrits?
J'ai su qu'elle était éditeur quand j'ai vu son bureau. Ce n'étaient pas les étagères vert sauge. C'était d'en avoir vu quelques-uns tout neufs, comme ça, qui attendaient avec la même netteté d'être remplis, et c'était le cas, invariablement. Des ouvrages venaient peupler les étagères, ceux de la maison proprement dite et puis d'autres -partout semblable fourniment d'attention, de lectures, d'intelligence au travail et de patience pour l'oeuvre. J'avais vu ça ne serait-ce que chez les grands éditeurs, telle personne changeait de pièce, à l'étage, il y avait ce même blanc et ce même vert parfois. De visite en visite, les murs se doublaient -isolation gratos, comme aurait dit un autre maçon.
Femme de ma vie, à Savigny-le-Temple, banlieue parisienne. C'est le soir, on se les caille, tous les deux, devant le lac artificiel. On est venus là pour une lecture. Elle a les mains au profond des poches de son blouson loubard. Elle redresse la tête dans le vent froid avec une fierté qui n'appartient qu'à elle. Elle dit, ne t'inquiète pas, si tu avais été mon auteur, je ne t'aurais jamais organisé ce genre de choses.
Est-ce que ce serait rien du tout ou bien munificent? La question mourra tandis qu'on remarque au même moment le bar-PMU.

Eric Holder

Eric Holder

   

Revue n° 026
(mai-juillet 1999).

Éric Holder
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