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Jacques Serena
Chronique auteur
Sale fenêtre (nouvelle)


Jacques Serena



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Jacques Serena nous a offert ce texte inédit. Sale fenêtre est, à l'origine,une version possible d'une fin de Lendemain de fête. Ceux qui n'ont pas encore lu ce roman seraient bien inspirés d'aller y voir...

Une fois dans l'escalier il faut monter jusqu'en haut, l'escalier sombre et étroit. Ça dure longtemps. D'autant plus longtemps que je monte lentement, fatigué comme me voilà.
En haut il n'y a pas de palier, la porte de la chambre est directement collée à la dernière marche. Je pousse la porte, et quand elle s'ouvre me reviennent toutes les autres fois où j'ai dû pousser cette porte. Mais les personnes des deux sexes qui se trouvaient toujours là, dans cette chambre derrière cette porte, ne s'y trouvent pas, ne sont pas là à se retourner pour voir ce que c'est, et reconnaître que c'est moi, moi très fatigué.

J'entre. Tout est comme c'était. Pratiquement. Ou exactement. Entre les deux, entre exactement et pratiquement, tout est, ici. La table verte encombrée, des magazines, photos et dessins froissés, épars, comme profanés. Tous nos vieux idéaux épars. Nous étions idéalistes et désordonnés. Les bouteilles couchées là ou là, facilement. Pas de facilité sans bouteille. Pas d'idéal. L'odeur fade, éventée de vieilles fleurs. Des mégots, dont toujours un ou deux réutilisables. Je n'ai pas besoin de le décider pour me retrouver assis, accoudé à la table. Pas besoin de tout voir pour savoir que tout est là, savoir que. Rien, ne rien savoir.
Alors, assis là, me vient à l'esprit que je dois le faire ce soir. Que c'est là, ce soir, que je dois. Je sors de mon sac le Beretta. Le pointe lentement sur la porte. Et commence à attendre. Ils ne devraient pas tarder. J'aimais bien ces photos, froissées sur la table verte. Et pendant un moment la table n'est pas verte, et elle n'est même pas une table, ni la fenêtre en face une fenêtre, ni la lumière la lumière, ni l'odeur odeur, ni main ma. Et je retombe dans mes réflexions. Ne peux pas m'en empêcher. Et ça ne va pas. Quand je commence à tomber dans mes réflexions ça commence à ne pas aller. Je sens que ça pourrait, presque, mais. Pas comme ça, bêtement. Ils ouvrent, et pan, non. Non. Le faire oui, avec le Beretta, jusque là d'accord, mais alors les laisser entrer, les laisser me reconnaître, s'étonner, tiens, tu es là, on t'a libéré. Boire alors tranquillement avec eux. Discuter, même. Oui, ça, absolument, discuter. Ils doivent toujours aimer discuter. Ils finiront bien par. Par revenir. Là, eux évidemment discutant, buvant, fumant, et moi là accoudé, devisant gaiement, et à un moment sortant le Beretta, tout en continuant à parler, toujours gaiement, et pan. Voilà comment je vois les choses, dans ma tête, assis à ma table, le Beretta à la main, tout seul dans cette pièce. Et alors je remets le Beretta pour l'instant dans mon sac. Et j'attends, qu'ils reviennent. Et j'attends. Et en attendant je travaille les détails. Tout ce qui pourra se dire juste avant, qu'ils diront, que je répondrai, et comment au fait ça se fait qu'on t'a. Et ce que je répondrai, graverai à jamais avant de. Parfois je me l'offre, elle, je la bats, là, sur la table. Mon regard et mon corps figés, fixent le fait, la table, l'abîme. De temps en temps je reprends le Beretta en main, pour répéter le final, je balaie l'espace avec le canon. Et je le remets dans mon sac.
Et personne ne vient.
Toute la nuit, j'attends. Encore. Et encore. Personne ne vient. Tous les pas dans l'escalier s'arrêtent avant d'arriver jusqu'ici. Des portes claquent, des fiévreux entrent, sortent.
Des étourdis, tous. Des indolents. Et à un moment il est par exemple cinq heures et quart du matin. Cinq heures et quart du matin pour eux ressemble à cinq heures et quart du matin d'hier, à cinq heures et quart du matin de demain. Puis cinq heures seize. Et puis. Et puis. Et le calme de la rue. Toujours pareil, le silence de la rue.

A ma table, dans la pièce, je dois me réveiller, me voir toujours seul. Face à la porte. Me revoir, et revoir tout, tout comme avant. Me revoir le faisant, et le faisant. Aller à la fenêtre, regarder un peu dans la rue. La matinée bien avancée, tiens. Ouverture des magasins, tiens. Tiens tiens. Mais je ne dois pas avoir l'air intéressé. J'ai beaucoup regardé, beaucoup d'autres matins, par la fenêtre. Alors je ne veux plus tellement. Plus trop encore. Quand même pas toujours. Je reviens à la table. Quand même, quel con. Si je ne l'avais pas tant fait je pourrais maintenant être là à regarder par la fenêtre. Qu'est-ce que j'ai été con les autres matins de me la farcir autant cette fenêtre. Cette sale fenêtre. Non mais qu'est-ce qui m'a pris.
Je me lève, vais ouvrir la porte. Je ressors de la pièce. Redescends l'escalier, l'escalier étroit et sombre, jusqu'en bas. Il doit être dans les neuf heures maintenant. Patience, c'est ce que je me dis, comme toujours, ce que je dois me dire, patience. Tout est patient. Je dois avoir faim, de toute façon, alors. Alors, en attendant, je pourrais aussi bien aller manger un sandwich. Pour ce que ça y change. Pour ce que ça y changera. Pourra y changer. Comme si ça pouvait. C'est ce que je me dis, comme toujours, remontant mon col, descendant la rue, me dirigeant vers les bars du port. Allant sans doute prendre un thon mayonnaise, à moins que le plat du jour soit des moules au vin blanc.
Dans le bar, les consommateurs je les connais, tous. Enfin, la plupart. Cent fois déjà je les ai vus. Cent cinquante fois. Plus. Deux, surtout, je connais. Eux. Toujours eux. Je les connais, et eux aussi me connaissent. C'est ça aussi, vous connaissez quelqu'un, la plupart du temps il vous connaît aussi. C'est ça aussi. Ça surtout. Entre autre. Ils me laissent manger tranquille. Je mange tranquillement, mes moules au vin blanc. Ou mon thon mayonnaise. Ou autre chose, ce qu'il y avait. Puis ils s'approchent. Alors. C'est toujours elle, qui parle, jamais lui, elle commence toujours par dire alors, comme ça. Alors tu as encore attendu cette nuit. Cette nuit encore tu es resté là-haut à nous attendre. Je ne réponds pas. Jamais. Pas si bête. Je commande un demi, à la pression. Et parfois deux. Et parfois trois. Pour tuer le temps. Tuer le temps, c'est tout. C'est tout.

Jacques Serena

Jacques Serena

   

Revue n° 022
(janvier-mars 1998).

Jacques Serena
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