Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Eug?ne Savitzkaya
En lisant
En lisant, on pose sur le bord des pages des post-it o? s'?crivent des bouts de texte, des citations, des m?taphores, des signes. Ces notes servent ensuite (ou non) ? ?crire une critique, pr?parer une interview. Plus tard, quand on les retrouve, elles ont quelque chose de myst?rieux. Qu'avons-nous voulu retenir ?
Laissons-les exister ici aussi, elles vous donneront peut-?tre quelques pistes de lecture ou d'?criture.

Notes autour des livres de d'Eug?ne Savitzkaya pour la pr?paration du dossier du Matricule N?67

Fou trop poli (Minuit, 2005)

" Il d?charge ici devant vos, quelque part entre ville et champs. Il se pr?pare ? f?ter cinquante ann?es de folie. " (p.7)

" Bref, je ne sais pas d'o? je suis parti mais je sais de qui je suis sorti et par quel mouvement.

S'il y a un bout de terre auquel j'appartiens davantage, qu'on me l'indique sur une carte. Mais je crois que peu de gens connaissent ou simplement situent le pays des fous et des folles.

J'ai d?sappris deux langues. J'ai d?sappris des lieux et j'ai peut-?tre perdu quelques privil?ges. Mais, par ailleurs, j'ai su qu'aucun privil?ge ne m'importe. Est-ce parce que je suis un privil?gi? ou le contraire ? " (p.14)

" Mes parents cultivaient un petit jardin d'exil?s jouxtant des petits jardins de d?port?s, d'?migrants immigr?s, de travailleurs d?plac?s, Serbes, Mont?n?grins, Italiens, Mac?doniens et Roumains, Russes et Polonais, les ennemis et les amis se regardant par-dessus les murets et les haies. Ils ont toujours tenu ? cultiver un potager, peut-?tre une fa?on pour eux de v?rifier que quelle que soit sa composition, de la terre c'est de la terre qu'on peut b?cher et sarcler et biner et ratisser. " (p.15)

" Le plus dr?le, d'un point de vue de simple logique, c'est de na?tre en exil. De na?tre comme le tout-venant, mais en exil, car de g?niteurs en exil, g?nitrices et g?niteurs d?plac?s pour les raisons fausses, mauvaises et idiotes, cr?tines et foireuses, car de g?niteurs mis au ban, trait?s comme pets de mouches par les grands industriels industrieux ou autres marchands de frites, de plomb et d'acier. " (p.16)

" Parfois le soir, les vitrines ?taient des aquariums. " (p.20)

" Cette phrase, comme elle vient je la tire autant que comme je la tire elle vient. " (p.21)

" Et l?, pr?s des vaches, des fruits et des fleurs, il y avait les mines, les trous froids et plus chauds en profondeur, dans le fond allait mon p?re dans la taille, et le mineur rencontra la couturi?re. " (p.22)

" Malgr? toutes les interdictions et les menaces, nous passions la cl?ture et hop dans le pr?, survenait alors T?cheur le fermier avec son grand pantalon et son veston noir, vocif?rant, des mouches autour de ses oreilles, heureusement qu'il craignait mon p?re qui avait ?t? boxeur en Allemagne quand, dans les baraquements, les Am?ricains victorieux organis?rent des matches pour distraire leurs troupes. " (p.23)

" Aux abords des autoroutes, on fait dormir des ?tres humains derri?re de hautes cl?tures ?lectrifi?es, des gens qui ne sont pourtant ni voleurs ni tueurs et qu'aucune magistrature ordinaire ne pourrait condamner. Pendant que les magistrats ordinaires dorment ? la campagne ou dans les meilleurs quartiers de la ville, eux dorment et vivent derri?re de hautes cl?tures barbel?es. Est-ce du fait d'une magistrature sup?rieure, d'une archimagistrature ? L'archimagistrature formant la poigne de fer et la magistrature ordinaire, le d?corum en peau de veau mort-n? ". (p.34)

" Mes ongles s'allongent, mes cheveux retombent, je vais de l'avant comme un clou dans le mur. " (p.77)

" La bouche qui chante picore aussi dans le fumier et dans les excr?ments. " (p.82)

Fou civil (Flohic, 1999)

" Li?ge me semble aussi vaste qu'un continent et j'y suis aujourd'hui ?gar?. La rue que je parcourais pour aller en promenade, la longue rue grise d'un mont ? l'autre maintenant j'y habite chez un ami. (Il faut savoir que cette bonne ville es form?e de monts travers?s de souterrains crus?s par des minuers venus de toute l'Europe et de l'Afrique du Nord, mangeurs d'olives et d'oranges, mangeurs de choux et de betteraves et noircis de houille.) " (p.14)

" Sur l'emplacement de l'ancien charbonnage, l'Europe a donn? de l'argent pour am?nager un golf le long des taudis. " (p.37)

" Mon cerveau s'est tu comme couvert par les rafales des fusils-mitrailleurs sans doute fabriqu?s dans l'usine d'? c?t?. Il ne faut pas que j'oublie que cette bonne ville est une ville d'armuriers et de fabricants d'armes de guerre. " (p.41)

" Ce jour, une organisatrice de rencontres multigenres dans la banlieue de Lyon m'a trait? de fournisseur, en bonne et serviable fournisseuse qu'elle est elle-m?me. Donc je ne serais devenu qu'un fournisseur en denr?es culturelles que les banques tiennent par le col comme elles tiennent par le col tous les consommateurs en valeurs bancaires. Je me regarde donc fournisseur et me trouve une bien mauvaise mine dans les toilettes du train qui me ram?ne de l?. " (p.45)

" Je n'ai pas d'argent pour la simple raison que mon ambition premi?re n'a jamais ?t? d'en gagner. Je suis un travailleur ind?pendant et assist? dont le but premier n'est pas de faire de l'argent mais de chercher des formulations ad?quates. " (p.52)

" Maintenant, l'homme et le chien continuent leur chemin et accomplissent leur p?riple. Ils traversent la Saign?e du Cadran inflig?e ? cette parcelle de terre communale vendue aux bandits par des responsables politiques incomp?tents et avides de bonne ch?re, d'?motion et d'argent selon le cercle vicieux habituel. " (p.62)

" J'accepterais volontiers la fonction de fou malpoli si elle n'avait ?t? prise d'assaut par une multitude ?mettant des messages vides jour et nuit, balayant le ciel de canons ? lumi?re et de faisceaux qui se perdent dans l'?tendue de l'obscurit?, matrice v?ritable. " (p.69)

" C'est que chaque geste s'implique dans un moment et nous sommes avec le moment comme un b?b? avec une c?te de porc dans la bouche " (p.81)

" Un journaliste belge, en pleine phase fitness, pratiquant couramment l'?loquence de salon, l'espionnage interculturel et l'histoire nationale, a pr?tendu que j'?tais un faux candide. Que sait-il donc de la candeur, cet homme qui l'a, chez lui, bris?e et asservie d?s l'?ge de raison. Le m?me soutient que je plane (...). Que sait-il donc de la pesanteur, lui toujours ? c?t? de ses pompes, d'ordination en ordination ? "

" On repr?sente toujours le temps sous la forme d'une ligne. Comme c'est chiche ! Comme c'est mesquin ! Le temps est en fait un gros saucisson qui s?che par un bout et se compl?te par l'autre dans la vessie qui se distend. Et des milliards et des milliards de choses sont comprim?es dans ce saucisson, des oiseaux, des fleurs, des montagnes, des mers, des femmes, des hommes, des puces, des vaches, des ?l?phants, des cachalots, des foug?res et des tiques, des flots de voitures de 8h, de 17h, de 19h, etc., et bien s?r du cochon, et pourquoi pas du mouton et de la ch?vre, et m?me du kangourou, rien ne s'y oppose, et tout ce qui s'ensuit. " (p.102)

" Parfois, comme aujourd'hui, un jour passe sans qu'on le reconnaisse, sans qu'on puisse en v?rifier la consistance. Il est tellement t?nu que le merle b?gue ne peut en percevoir la cha?ne ou la trame, ou la structure alv?olaire, le treillis auquel s'accrochent la paille, la laine, le liseron ou les poils. Ce jour s'?coule tout entier comme une baignoire qui se vide et les cheveux restent coll?s sur les bords. " (p.119)

" L'acte d'?crire, bien qu'il se fonde sur des pratiques ancestrales et des connaissances collectives, doit ?tre aujourd'hui plus que jamais un acte individuel et s'inscrire dans un processus de r?volte, de rage et de vocif?ration, mais aussi d'observation minutieuse du monde et des rouages gripp?s de notre soci?t? dont les modalit?s diverses ne repr?sentent plus qu'une fa?ade clinquante derri?re laquelle se cache la pire des f?odalit?s. " (p.126)

" La nuit, on disait qu'elle marchait et nous caressait les cheveux peut-?tre. Mais je ne l'ai jamais vue, je crois, faire ces gestes. Peut-?tre. Elle devait se promener ? travers la maison et entrer dans les chambres pour nous caresser les cheveux. Peut-?tre.

Je ne l'ai jamais su. " (p.39)

" Il s'agit de ma m?re. Elle s'en va. Elle part pour toujours. Elle fait sa valise qu'elle bourre tr?s fort, qu'elle remplit de ses effets, de ses objets. Voyez ma m?re ! Elle va ? Calcutta pour y vivre. Elle se s?pare de nous. " (p.77)

" Il disait souffrir beaucoup. Il mentait. Il parlait surtout de son ami Fernand ou Firmin avec l'aide de qui il rangeait le magasin (la journ?e finie), un endroit qu'il tenait tr?s propre et o? il conservait uniquement les caisses vides, les pleines ne lui appartenant pas. Il mentait. Il disait aimer la viande de porc et l'alcool. Il mentait. Il parlait des lions. Il mentait. Il mentait toujours. " (p.41)

" Lorsque nous f?mes devant lui, mon p?re dormait, sale et puant sur le linge blanc. Sa bouche ?tait ouverte ainsi que ses mains et nous reconn?mes. Il dormait immobile parmi ses loques, ses objets, ses v?tements. Et nous le reconn?mes.

Nous ?vitions toujours de le toucher, encore plus de l'embrasser. Ses l?vres ne brillaient pas, s?ches et maussades, presque blanches, fines et sans plis. Il devait boire du lait ? longueur de journ?e. Il devait boire le sang des poulets d?capit?s et manger des fleurs de tr?fles et de pissenlits, et la viande par morceaux minuscules. " (p.48)

" Ainsi passait la journ?e, le matin, puis le soir, en cette for?t de grande profondeur, parmi divers animaux, au milieu des lions qui criaient dans notre direction, qui se remplissaient la bouche de diverses nourritures, qui crachaient, qui vomissaient, qui couraient vers le fleuve, qui jamais ne pleuraient. Bien s?r, ils ?taient nos fr?res, ils nous aimaient assez, ils nous reluquaient souvent lorsque, nos jambes d?nud?es, nous d?f?quions au-dessus d'un trou, d'un ab?me ou au milieu de buissons obscurs ou dans le feu. " (p.58)

" Il se souvenait du jour o? elle fit un gros paquets des v?tements qui lui appartenaient, du jour o? elle emballa ses robes dans un drap de lit bleu, du jour o? elle marcha ? travers le verger ? la recherche d'une cachette, visitant les buissons, creusant par-ci par-l? des trous que son p?re comblait ensuite.

Du jour o? elle p?rit dans l'incendie de sa maison. " (p.98)

" Mais Debora ?tait ? l'int?rieur o? elle dormait. Elle se r?veilla et vit le feu, les flammes aux rideaux, la fum?e, les oiseaux morts dans leur cage. Alors elle mangea un peu de sucre et s'assit sur une chaise, dans la p?nombre o? elle disparut. " (p.132)

Sang de chien (Minuit, 1988)

" Si je devais mourir, laissez-moi une chemise et surtout ne me chaussez pas les pieds. Avec ces pieds que j'ai pr?par?s pendant toute ma vie, que j'ai entretenus, que j'ai sauv?s de la pourriture et du gel, avec eux je ne suis pas d?sempar? sur la terre crue. " (p.30)

" Les cheveux de mes semblables sont parfois laineux si peu qu'un vent marin les poisse ; ils bougent devant les yeux, sur les pavillons des oreilles et sur la peau lustr?e des ?paules. Ils sont parfois soyeux, extr?mement fins, extr?mement longs. En avaler un seul me ferait vomir et bl?mir bien que je puisse sans d?go?t les sucer et les m?cher en touffes. " (p.50)

" S'il existait une issue, un orifice suffisamment large pour laisser passer mon m?dius, pratiqu? de pr?f?rence ? l'arri?re de la t?te et dissimul? par un ourlet de peau et de fins cheveux, j'aurais du plaisir ? caresser, ? chatouiller, ? ?gratigner la chair blanche, grasse, douce et, ?ventuellement ? la faire l?cher par mon amoureuse. " (p.52)

" Quand je pue, je sens comme toi. " (p.83)

Cochon farci (Minuit, 1996)

" D'?toile en ?toile je trace mon chemin,

je pers?v?re, je perds ma peau et je m'essouffle,

la truie est farcie et le verrat r?ti,

le po?me est ?crit, ? l'envers. " (p.36)

Un jeune homme trop gros (Minuit, 1978)

" Il pourra ? loisir contempler le fleuve et chanter avec ses fr?res de sang. Il verra sa m?re grossir avec les ann?es et son p?re vieillir au travail. Il portera un pantalon ray? retenu par de fines bretelles. " (p.17)

" Mais, malgr? sa voix velout?e, il sera violent et ses chants provoqueront le d?lire chez les enfants ?blouis de Louisiane, chez les enfants tristes qui ne jouent avec des poup?es que pour les d?chirer et en voir le contenu. " (p.20)

" Il sera apprenti dans une boulangerie de la ville voisine. Il se rendra ? son travail en bicyclette. Sa machine sera jaune ou rose. Ce sera un v?lo tr?s l?ger, tout brillant, au nickel solide, muni d'une magnifique sonnette et d'une lampe grosse comme un melon ?clairant la roue comme la route. " (p.24)

" Ce sera un camion ?norme et blanc immobile dans la cour de la fabrique ou dans le vaste hangar. Le gar?on devra, pour sortir, manoeuvrer d?licatement entre les murs et les autres v?hicules. Son v?hicule sera blanc, blanc de neige et portera diff?rentes inscriptions en lettres majuscules, en lettres immenses. Ce sera un v?hicule tr?s solide, aux roues doubles, ?normes. Pour entrer dans la cabine, le gar?on devra un peu sauter, un pied pos? sur la marche, une main ? la clenche de la porti?re. " (p.29)

" Alors il commencera ? accumuler beaucoup d'argent. Il deviendra de plus en plus riche. Il pourra s'acheter de nombreuses panoplies de toutes sortes. Il pourra manger autant de friandises qu'il le d?sire. Il pourra aider sa m?re. Il poss?dera bient?t plusieurs limousines qu'il conduira seul, au d?but. Au d?but, il sera heureux. " (p.49)

" Il se maquillera et jouera du piano. Tout au long de la journ?e, on pourra entendre toutes sortes de m?lodies douce?tres. On pourra ?galement l'entendre soupirer et boire bruyamment son lait frapp? ou son jus.

Ce sera d'?ternelles f?tes de No?l. Il se gavera de sucreries. Il vivra au chaud, toujours v?tu d'une combinaison de cuir fauve ou noir. Sur sc?ne, il sera quelqu'un d'autre, un chanteur fou, un chanteur de charme. " (p.75)

" Il ne sortira que pour aller chanter, comme un automate, un extraordinaire automate. Une machine ? chanter. Une machine capable d'interpr?ter cinquante chansons au cours d'une m?me soir?e, capable de hurler des heures de soutenir sans le rompre une seconde un rythme implacable, de murmurer jusqu'? s'?trangler, de danser jusqu'? trembler, jusqu'? d?faillir, s'?crouler sur la sc?ne, le micro ? la main, les yeux toujours lev?s, incandescents, d'une profondeur inou?e, vers un nuage de lumi?re vive, un rideau noir, manipulant des doigts de l'acier et du cuivre, les m?taux de son cercueil. "(P.90)

" (...) il aura d?terr? et br?l? un pal?tuvier qui perdait ses feuilles et dont la s?ve coulait, suintait par de petites crevasses pareilles ? des c?dilles et pratiqu?es au couteau, il aura ?galement plant?, dans une vaste serre en forme de chapiteau de cirque ou de salle de man?ge, un jeune fromager et plusieurs caroubiers dont il adorait les fruits sucr?s, il se sera endormi au bord de la fontaine et aura pass? toute la nuit dehors, sous la pluie. Il n'aura pas cess? de manger de la guimauve. " (p.149)

En vie (Minuit, 1994)

" Il est tellement d?sagr?able de toucher du papier avec des mains s?ches et bless?es. Et il est encore moins agr?able d'arracher des renoncules et de toucher la terre noire avec des mains gant?es de feutre ou de cuir. Alors que les deux types de travaux paraissent n?cessaires et peut-?tre indissociables comme allumer du feu dans le po?le et vider le po?le des cendres qui l'encombrent. " (p.13)

" Ces petites particules que nos bouches n'ont pu avaler, que nos doigts n'ont pu retenir, d?sormais personne ne pourra en profiter. Quoi qu'il en soit, je demeure le d?positaire de cette part perdue qu eje m'empresse de ranger dans une poubelle ou de jeter par la fen?tre, pour les oiseaux, les souris et les fourmis dont, cependant, je ne suis ni le nourricier ni le g?niteur, juste un lointain parent. " (p.29)

" De toi, visiteur, compagnon, ami de toujours, je suis la part que tu dissimules, une sensation entre vague naus?e et d?sir indistinct, l'in?vitable rejet. Quand je suis en visite chez les autres, ce sont les pantoufles que je cherche des yeux, les cheveux entre les dents du peigne ou parmi les poils de la brosse. Dans les livres qu'on me pr?te, c'est la crotte de nez ou le copeau de peau morte coll? magn?tiquement entre les pages. " (p.47)

" Je n'ai pas d'argent. Je suis enrhum? et la vapeur m'apaise. Je vis dans l'autre monde, celui de l'opacit? relative, de l'eau pr?sente, de la buanderie, des draps translucides, des limbes, des brouillards et de l'aube. Je suis vivant, nerveux et irrit?. " (p.64)

" Louise dort sur le ventre et Marin, sur le dos. Leur bouche est ouverte afin de permettre la libre circulation du vent et de ses parfums. Si je d?pose un peu de sel ou de sucre sur leurs l?vres, elles se ferment aussit?t. " (p.79)

" Jadis, lorsque nous ?tions des ogres et que nos bouches ?taient grandes et profondes comme des fours de boulanger, nous utilisions des fourches pour y jeter les ?normes pi?ces de viande. Il a fallu ensuite adapter l'instrument ? notre app?tit. (p.85)

" Mais pisser du haut d'un balcon sans craindre les ?claboussures m?rite une attention toute particuli?re. Il faut choisir un balcon ?clair? par la lune et il peut advenir alors cette sensation merveilleuse, lorsque le bruit du liquide tombant sur le sol est, par miracle -- un bon concours des vents -- imperceptible, de se r?pandre hors du temps et de d?jouer les contingences de la physique. " (p.88)

" Puis, ? des moments perdus, en fumant apr?s un bon repas ou cherchant le sommeil, il est plaisant d'?num?rer les places o? il fut bon de d?f?quer, et d'?tablir de cette mani?re une sorte de constellation extr?mement repr?sentative de soi. " (p.91)

" Mais il s'av?re aussit?t qu'aucune courbe ne se r?sout dans un cercle, qu'il y a mieux, qu'il y a la tresse infinie, il y a la merveilleuse spirale qui augmente ou s'?teint sans jamais aboutir ? l'extinction totale. " (p.102)

" Je suis, avec mes odeurs, mon visage et mes vocif?rations, au milieu de ce qui bouge et de ce qui avance. Chacun ne devrait jamais ignorer qu'il se trouve au milieu du mouvement g?n?ral. " (p.104)

" Jamais on n'oubliera la t?te du lapin apr?s l'avoir d?barrass?e du pelage qui l'a pr?serv?e du froid, des piq?res et du soleil. C'est d'elle qu'on se r?galera en premier, apr?s avoir enlev? les longues oreilles. Il ne faudra oublier ni la moelle ni le cerveau ni la langue. On ouvre le cr?ne comme on fracture un coffret, en en desserrant les m?choires.

Le sang trouble l'eau claire. " (p.117)

" tu auras un petit lit dans la maison et un petit trou au cimeti?re, dans le petit lit tu mettras ton dos et dans le petit trou tu mettras tes os " (p.49)

" le grand-p?re bourre la grand-m?re, la grand-m?re bourre le grand-p?re, le p?re bourre la m?re et la m?re bourre le p?re, ensemble il et elle se bourrent les c?tes et se p?lent le gland et la fraise. " (p.49)

Marin mon coeur (Minuit, 1992)

" Donc la lumi?re a le pouvoir d'annuler les ?tres vivants autant que d'en ?clairer la face et les mouvements, irisant la bu?e qui sort des bouches ouvertes. Il n'est possible de la nier que le temps de ses tr?s r?guli?res disparitions. Lorsqu'on se trouve en pleine lumi?re, on le sait. La musique peut se propager la nuit comme le jour, dans la terre et dans l'air, et m?me dans l'eau. Mais la bouche ne peut chanter que dans l'air et plus tu t'?loignes de la bouche qui chante et moins tu per?ois les sons que l'air disperse. Et lorsque la poussi?re qui monte de la terre s?che te nuira, il te suffira d'?ternuer. " (p.12)

" Qui pourrait reconna?tre infailliblement ses pleurs parmi d'autres pleurs semblables ? Qui pourrait distinguer son rire perdu parmi les rires de ses semblables ? Qui pourrait reconna?tre l'empreinte de son pied au milieu de quelques dizaines d'empreintes de m?me format ? Qui pourrait reconna?tre son oreille droite perdue dans un panier d'oreilles du m?me format ?? (p.27)

" Aujourd'hui, dix ou onze octobre, le nain a griff? le nez du g?ant dont il conna?t tous les points faibles et le g?ant a v?cu toute la journ?e avec son nez sous les yeux, car le nez est invisible tant qu'il demeure intact, mais il suffit de le d?grader pour qu'il se mat?rialise. " (p.39)

" Marin est une chenille au dos comme du velours. Comme elle se d?place difficilement, elle accepte volontiers de se faire transporter par une tortue, un cheval, un chameau ou un g?ant dans le col duquel elle cache sa t?te portant des antennes innombrables. Elle passe chaque nuit dans son cocon et, le matin, ses parents la d?guisent en papillon afin de lui apprendre les gestes de sa vie future et de la mettre au parfum. " (p.88)

La Disparition de maman (Minuit, 1982)

" Voici ma petite soeur qui traverse la cour, qui escalade l'?chelle, qui dispara?t dans le poulailler, qui r?appara?t couverte de pailles et de plumes, qui est plus soyeuse qu'un oiseau, voici ma petite soeur au cou blanc, aux jambes toujours sales, ? la culotte de coton, qui rit et qui chante, perch?e sur le toit et qui jette des pierres lorsqu'on lui adresse la parole, lorsqu'on la regarde avec trop d'insistance, ou bien qu'on passe dans la cour, la voici assise dans le carr? d'asperges, ou ? genoux dans les fleurs, ou ? quatre pattes au milieu des foug?res, qui cherche des lombrics, et la voici qui p?che dans le bief et qui attrape deux anguilles qu'elle jette vivantes ? ses chats ou qu'elle enferme dans la cage des serins afin de les apprivoiser, ou qu'elle transporte tout le jour dans le panier ? salade, ou bien qu'elle porte autour du cou, qu'elle avale, qu'elle d?vore et qui survivent en elle, en sa maison d'obscurit?, en son lac int?rieur tant?t vide, tant?t rempli puis s'?coulant et disparaissant, en son tr?fonds sucr?, dans l'ancienne cavit? de son corps. " (p.11-12)

" Elle avait d?j? sa bouche pour me sucer les doigts, pour mouiller les crayons, pour laver les pinceaux, sa grande bouche violette et ses cheveux soigneusement tordus et truff?s de perles, de carabes et d'oeufs. " (p.15)

" (...) il fut enterr? dans la propri?t? o? une statue le prot?ge des rats. Ce que personne jamais ne sut, ce que personne ne sait, c'est que je l'ai d?terr? et embaum?, un scarab?e noir sous la langue, du jus de fleur dans le cr?ne, et qu'il fut longtemps mon fr?re aim?, ma poup?e parfaite, celle qui m'accompagnait au lit, celle ? qui je disais tout, versant dans son coeur ma salive am?re., et qui recevait mes baisers. Je l'enfermais dans mon armoire d'o? je ne le d?livrais que la nuit venue. M'enhardissant, plusieurs fois je le portai au vu de ma famille qui ne le reconnut jamais. Je l'appelais David, je le nommais Fran?ois. Je le peignis, je le changeai en mouton, cygne je le couvris de plumes, je le tuai, je le fis berger de mon troupeau, vacher au b^ton de coudrier, porcher, gardien de mon colombier, page morose et absolument muet. Il v?cut pr?s de trente ans avant d'?tre mang? par les mites. " (p.31)

" Bient?t, Fran?ois viendra pour tuer Pierre ; il usera en vain du couteau et du poison, en vain, car Pierre est semblable ? la fourmi, au ver, au cancrelat, ? la mangouste, car il est semblable au bois, ? l'eau, ? la pierre, ; il est dur et vide ; il est plat et dur ; il est liquide et froid ; il est froid et sec ; il est transparent ; il est invisible ; il est d?j? pourri ; il est d?j? mort, ayant crach? la salive sur le feu et rendu le sel ? la mer. " (p.35)

" ? treize ans, il avait quitt? la maison paternelle, le jardin et les rosiers, il avait travers? les mers, il s'?tait baign? dans l'oc?an Indien, avait plong? sa chevelure noire parmi les algues, avait jou? avec les poulpes et les dauphins, s'?tait couch? sur le sable rouge du d?sert ; il avait ?t? marchand de c?ramiques et de poissons, cordonnier dans une rue ?troite d'Oviedo, il avait tenu sur ses genoux les pieds les plus fins ; boucher ? Istanbul, il aurait abattu, saign? et d?pec? plus de cent mille chevaux, blancs, noirs et bais ? la m?me tuerie ; banquier, il se serait ruin? ; p?cheur pr?s de Bali, il aurait collectionn? les perles creuses et les m?choires de requins ; quelque part dans la jungle, il se serait endormi sur les branches ma?tresses d'un fromager et aurait r?v? d'une guerre silencieuse opposant deux tribus d'hommes nus et peints en rouge (...) " (p.37)

" Il y a des enfants qu'il faut punir, d'autres qu'il faut caresser, d'autres qu'il faut d?vorer. " (p.95)

" De blanc v?tu, il appuie contre la maison une ?chelle de cent vingt barreaux, il brise trois vitres qui refl?taient le ciel, et la maison s'?croule. " (p.101)

Thierry Guichard

   

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( signale un article critique) :

En vie    
Cenotaphe    
Fou civil
Fou trop poli    
La Folie originelle
C?l?bration d'un mariage improbable
Marin mon coeur
Les Morts sentent bon
La Travers?e de l'Afrique
Mentir
Exquise Louise
Un jeune homme trop gros
C?notaphe (suivi de) Cenotaaf
La Disparition de maman
Cochon farci
Nouba (et CD)
Marin mon coeur
Propre ? rien

 

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