Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Raymond Federman
En lisant
En lisant, on pose sur le bord des pages des post-it o? s'?crivent des bouts de texte, des citations, des m?taphores, des signes. Ces notes servent ensuite (ou non) ?crire une critique, pr?parer une interview. Plus tard, quand on les retrouve, elles ont quelque chose de myst/rieux. Qu'avons-nous voulu retenir ?
Laissons-les exister ici aussi, elles vous donneront peut-?tre quelques pistes de lecture ou d'?criture.

Notes autour des livres de Raymond Federman pour la pr?paration du dossier du Matricule N?68

Quitte ou double

P. 28 : " Comme ce costume que j'ai achet? chez Klein. Son premier costume am?ricain. $ 48,98. Avec les 50 dollars que j'avais y avait m?me pas assez pour la cravate. Il a continu? ? porter celle que son oncle lui avait envoy?e d'Am?rique. Mais les chaussettes avaient des trous ?normes. Quelle ironie. Et le pull vert. Il n'a jamais port? ce truc. Beaucoup trop vert. "

P. 60 : " Un petit vieux qui parle cinq langues mais surtout Yiddish bien s?r et son neveu Jacques qui ne parle pas un foutu mot de Yiddish bien s?r les juifs de France ne le parlent plus Une langue morte pour eux Au moins pour la jeune g?n?ration
la g?n?ration des restes
la g?n?ration r?duite Ceux qui n'ont pas fini en abat-jour Je n'ai pas ? m'?tendre l?-dessus mais c'est l? en arri?re-plan et ce sera toujours l? On peut pas l'?viter m?me si on le veut Les Camps
&
Les Abat-
j
o
u
r
"

P. 99 : " Je me sentais triste en regardant la c?te se barrer avec l'horizon. J'avais presque envie de chialer. Et c'est alors que la gonzesse, une petite blonde du tonnerre avec des yeux bleus et une poitrine formidable, est venue pr?s de moi et a commenc? ? baratiner en anglais. J'ai rien pig? ? ce qu'elle disait mais elle ?tait gentille comme tout et moi alors j'ai plus eu envie de me sentir triste et de chialer pendant que je regardais la c?te de France dispara?tre ? l'horizon. "

P. 105 : " Je me souviens qu'il m'avait dit une fois les premiers jours c'?tait toujours g?nant d'en parler... Je rougissais comme un enfant chaque fois qu'on me posait des questions sur mes parents J'enregistre exactement ce qu'il m'a dit... quand on me demandait est-ce que votre famille vit en France ?... Je ne savais jamais quoi r?pondre... et m?me des ann?es apr?s... non et apr?s tant d'h?sitation... ils ont ?t? d?port?s... vous savez pendant la guerre... par les Allemands... tous les deux... votre p?re et votre m?re ?... oui... c'est vraiment g?nant... parfois... Je pouvais ?galement mentionner mes deux soeurs 2... Elles aussi ont ?t? d?port?es je disais... extermin?es... Mais ?a faisait comme si j'exag?rais comme si j'avais tout invent?... pour gagner plus de sympathie... alors la plupart du temps je ne parlais pas de mes deux soeurs "

P. 131 : " il y a un petit miroir au-dessus du lavabo dans la salle de bains. Il y a toujours un petit miroir au-dessus du lavabo m?me dans ma chambre. ?a aide. Il se met m?me sur la pointe des pieds pour me mieux se voir. Sa bouche l?g?rement tordue par un sourire ou une grimace c'est pareil. Et puis surgit l'?norme sentiment de culpabilit?. ?a arrive toujours apr?s coup. ?a remonte ? votre enfance ? votre m?re et toutes ces conneries. Les gens ont l'habitude de l'appeler culpabilit? mais on pourrait aussi l'appeler d'une mani?re moins dramatique. Coupable ou non Coupable c'est in?vitable surtout dans son cas. "

P. 145 : " Tout ram?ne ? la chambre
la chambre est au coeur de tout le truc
sans la chambre on ne peut rien faire
la chambre est centrale
la chambre est le point de d?part
et la chambre est aussi le point final
quel que soit le prix de la chambre on ne peut rien faire
sans la chambre "

P. 147 : " vous commencez ? ?crire la nuit et puis tr?s vite vous vous endormez :
Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo
vous vous mettez ? sortir tous les soirs ? la recherche de petits culs :
(o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o)
Je vous assure
?a ne marche jamais !
"

Amer Eldorado

P. 9 : " Celui qui raconte le r?cit [Le Racontant] a exist? [autrefois] mais n'existe plus aujourd'hui.
Celui dont on raconte l'histoire [Le Racont?] aurait pu raconter sa propre histoire, mais il a choisi de se laisser raconter ar l'autre [Le Racontant] pour mieux rire de son histoire.
L'action du r?cit se passe sur une plate-forme [entre la t?te et les mains] donc [pour ainsi dire] n'importe o?. "

P. 17 : " Ah, vous voulez savoir ? quelle ?poque c'?tait ! Mais c'?tait au d?but des ann?es cinquante. Mais oui ! Le GRAND voyage LA GRANDE d?couverte ! ?a a commenc? en f?vrier. F?vrier 1951 pour ?tre exact. J'?tais en Caroline ? l'?poque [Caroline du Nord]. Dans l'arm?e. Mais oui que j'?tais dans l'arm?e, am?ricaine bien s?r. Pourquoi riez-vous ? ?a peut arriver ? tout le monde. Bon d'accord c'?tait une belle connerie {incroyable les conneries qu'on fait comme ?a sans s'en rendre compte dans sa vie et c'est pas fini !] [je vous en raconterai d'autres des conneries] [et aussi tous les voyages : sept en tout jusqu'ici] [oui de la EAST COAST ? la WEST COAST ou vice versa ] "

P. 20 : " INCROYABLE le travail en masse des gros branleurs de la 82e ! Ah si j'en ai vu moi du gaspillage de sperme. Des draps tout jaunis par le sperme des gars de la 82e. Des kilos de draps tout d?gueulasses pleins de cercles vicieux et douteux. Des gallons et des gallons de sperme gicl?s dans les nuits de la Caroline du Nord et dans les plumards de la 82e Airborne Division des torrents et des torrents de jute lessiv?s dans des trous imaginaires. Ah quel branlage monstre ! Quelle ?norme machinerie d'?rection en branle tous en mesure, au m?me rythme saccad?. "

P. 55-56 : " Mais avant de continuer il faut quand m?me que je pr?cise quelque chose : je vais le faire entre parenth?ses augmentantes et diminuantes pour mieux pr?ciser : (tout ce que je raconte bien s?r est vrai) ((naturellement c'est un peu d?form? de la r?alit?)) (((mais en g?n?ral ?a suit les grandes lignes de la vie))) ((((?videmment il se peut qu'il y ait quand m?me des erreurs et des grossissements l?-dedans)))) (((((des r?flexions fausses et des mensonges des d?formations chronologiques des exag?rations du remplissage quoi))))) ((((((enfin des tas de trucs qui normalement ne devraient pas se trouver dans un r?cit comme celui-ci)))))) (((((((toute fiction il me semble est une digression))))))) ((((((un jour quand j'?crirai l'histoire de ma vie en Am?rique plut?t que de la raconter au petit hasard)))))) (((((je veux dire bien ?crite comme de la litt?rature))))) ((((l'histoire de ma vie du d?but jusqu'? la fin en passant par le milieu)))) ((( mon AUTO-BIO-GRAPHIE)))) ((((comme le font ces jours-ci les petits cons de fils ? papa structuralisant)))) ((((la v?rit? quoi)))) "

P. 71 : " Eh bien non ! NON !Je refuse, je refuse d'?tre ma?tris?, capitalis? et litt?raturis?. Je refuse. Je refuse de. Je refuse de me. De me. Moi je suis sorti du trou. j'ai construit ma vie tout seul. Je me suis fait avec de la volont? et dans le jeu. Oui dans le JEU. "

P. 92 : " Ah vous aussi vous aimez le jazz ! C'est bien, ?a, jeune homme. Oui, mais moi j'ai v?cu ?a de l'int?rieur ? D?troit avec toute la bande de musiciens noirs qui ?taient en train de r?volutionner le jazz en 1947, 48, 49. Je les ai tous connus. On se fr?quentait. Non je blague pas. Oui c'?tait ? D?troit. Et ? Harlem aussi quand j'ai d?m?nag? ? New York City. "

P. 95 : " Vous les gars du 16e, avez-vous jamais pass? une nuit, une nuit enti?re, avec Charlie Parker, saoul comme une bourrique, drogu? comme un chameau, ?puis? comme un taureau qui vient de s'envoyer tout un troupeau de vaches, mais BLOWING HIS BRAINS OUT [intraduisible] tout une nuit dans un petit club de jazz d?gueulasse de D?troit ? la fin des ann?es quarante, quand Parker ?tait LE ROI DU JAZZ ? "

Retour au fumier

P. 11 : " Si la France s'?tait carr?ment alli?e au Troisi?me Reich pendant la seconde guerre mondiale, si la France avait couch? ouvertement avec Hitler au lieu de le faire hypocritement sous les couvertures, pour ainsi dire, elle ne serait pas tomb?e ? la cinqui?me place de l'?conomie mondiale, parce qu'apr?s avoir lessiv? la Belle France, l'Am?rique aurait d? la reconstruire, comme elle l'a fait pour l'Allemagne et le Japon, et la France serait certainement en deuxi?me position en termes d'?conomie. Deuxi?me parce que nous les Am?ricains nous adorons toutes ces petites choses qui viennent de France. Les French Fries, les French Toasts, les French Kiss, les parfums, les fromages, les vins, la lingerie, les filles et, surtout, la campagne fran?aise. "

P. 17 : " Une histoire que j'inventais sur-le-champ. C'?tait toujours ? propos d'un homme qui volait comme un oiseau en ?tendant les bras. Il se tenait sur le bord d'une grande falaise, sautait en l'air et s'envolait. Il volait jusqu'? des lieux tr?s ?loign?s. Il explorait des r?gions inconnues. Des for?ts vierges. Et l? il combattait l'ennemi et sauvait des gens. Il ne mourait jamais. Il ?tait immortel. C'?tait toujours la m?me histoire, mais ? chaque fois une version diff?rente avec plus de d?tails h?ro?ques. Je l'appelais Moinous, ce glorieux combattant. J'aurais tellement voulu ?tre comme lui. "

P. 25 : " Steve, l'a?n? d'Erica, qui a maintenant cinquante ans, bon photographe pour qui ?a marche tu devrais voir son excellent travail , me dit qu'il a v?cu en France plus longtemps que moi. ?a fait vingt-sept ans qu'il y vit.
Je n'ai fait que dix-neuf ans dans ce fumier de pays avant de partir en Am?rique. Dix-neuf ans seulement. Si tu calcules, ?a veut dire que j'ai v?cu cinquante-quatre ann?es en langue anglaise dans l'irr?alit? de l'Am?rique. J'ai du mal ? croire qu'on puisse rester si longtemps en Am?rique. J'ai toujours pens? qu'on n'y allait que temporairement, en Am?rique. "

P. 30 : " Ah, je devrais mentionner Fran?oise, leur adorable petite fille blonde de six ans, que j'ai occup?e avec mes vieux tours pour enfants pendant qu'on attendait le repas. Tu sais, les petits gars que tu dessines sur tes doigts, qui sautent et qui tombent. ?a te rappelle quelque chose ? J'ai fait ce tour dans le Cr?puscule des clochards pendant qu'il pleuvait. J'aime bien les enfants. Peut-?tre parce qu'au fond de moi je suis toujours un enfant. Apr?s tout, l'enfance que j'ai pass?e ? la ferme ?tait plut?t pourrie. "

P. 50 : " Il y a plus de trente volumes dans la s?rie Fant?mas. ?a s'appelle la S?rie noire. Le cur? de Concordat les avait tous. ?a t'en dit as mal sur le genre de cur? que c'?tait. Si tu veux, je peux te donner les titres des meilleurs. Je les ai tous lus. Ma vie ? la ferme aurait ?t? vraiment insupportable sans Fant?mas. Il me permettait de r?ver et de m'?chapper dans ma t?te. Je voulais ?tre comme Fant?mas. Il commettait toujours ses larcins la nuit. "

P. 57 : " Le soir, quand c'?tait l'heure d'aller se coucher, Josette allait dans le coin de la cuisine sous l'escalier pour faire mon lit, je me tenais juste derri?re et, quand elle se baissait pour border les couvertures, je voyais une partie de ses grosses cuisses sous sa jupe. ?a m'excitait vachement. Disons, pour l'int?r?t du r?cit, et m?me s'il peut m'arriver de l?g?rement distordre la r?alit? des faits, que Josette portait toujours des jupes tr?s courtes. Je pouvais voir ses cuisses jusqu'? ses fesses qui ?taient bien accueillantes, toutes rondes et blanches, et je me rin?ais l'oeil tous les soirs. "

P. 83 : " Tu te souviens, je t'ai racont? qu'apr?s la guerre, quand je suis rentr? ? Paris, j'?tais encore jeune, je suis devenu un tr?s bon nageur. Le backstroke. Oui, le dos crawl?. Je faisais m?me partie d'une ?quipe de natation et j'ai particip? ? des tas de comp?titions. En Am?rique aussi. En fait, j'ai failli faire les Jeux olympiques de 1948. "

P. 87 : " Un jour j'ai compt? le nombre de fois qu'il avait p?t? pendant qu'on ?tait dans les champs. Trente-neuf fois en un seul apr?s-midi. Sans compter le nombre de fois o? il avait d? l?cher les gaz la nuit dans sa chambre.
D?sol? de parler de tout ?a, mais pour que le r?cit soit v?ridique, il faut ?tre r?aliste. Et d'ailleurs c'est ce qui me vient ? l'esprit quand je me souviens de la ferme : la merde et le cul. "

P. 88-89 : " La forme. Toujours la forme pour toi. Toujours en train de chercher la forme avant m?me de raconter l'histoire. Et des fois tu ne la racontes m?me pas, l'histoire, ? la fin, ? cause de ton obsession de la forme. Pourquoi ne pas tout raconter d'un seul coup, cette fois, sans tourner autour du pot. Toute l'histoire. Comment tu t'es retrouv? l?-bas. Ce qui est vraiment arriv?. La v?rit?. D'un seul jet.
C'est ce que j'ai l'intention de faire. Raconter toute l'histoire exactement comme ?a s'est pass?. Mais ? un moment, au milieu, je demanderai ? Ace si je suis sur la bonne route. Je veux dire, si mon histoire marche bien.
Oh non, encore une histoire de double voyage.
Ben oui. Le voyage ? la recherche de la ferme. En voiture. Sur la route. Et le voyage ? la recherche du livre. En mots. Sur la machine. "

P. 90 : " Alors on va encore se taper tout le truc self-r?flexif.
Je peux pas m'en emp?cher. Je peux pas ?crire si je me regarde pas ?crire. Je peux pas parler si je m'?coute pas parler. Donc l? maintenant, je suis en m?me temps dans l'avant et l'apr?s de la ferme. Je revis la ferme comme ?a se passait quand j'y ?tais. Et j'imagine l'histoire de la ferme que je raconterai le moment venu. "

P. 102 : " Les chevaux se nourrissent d'air. Ils s'en enivrent. Ils y ruent, y secouent leur crini?re et leur croupe en se cabrant sur leurs pattes arri?res. Ils aimeraient ?videmment s'envoler. La course des nuages dans le ciel inspire aux chevaux une certaine ?mulation.
Qu'est-ce qui t'arrive ? C'est quoi tout ? coup ces conneries d'?mulation au sujet des chevaux ? Qu'est-ce que ?a vient faire l? ? "

P. 108 : " Et le vieux m'a m?me demand? une fois d'aider le taureau ? introduire son truc ? l'int?rieur. Non, il m'a pas demand?, il m'a ordonn? de le faire parce qu'il avait vu que ?a m'effrayait, et il voulait m'humilier, le salopard. Je te dis pas, la bite du taureau ?tait vraiment gluante et glissante et dure comme un b?ton. Apr?s lui avoir tenu la bite, j'ai eu toute la journ?e une sensation ?trange dans la main. "

P. 113 : " >Oui, arr?te de frimer, Federman, et dis-nous comment tu vois ce gar?on.<
Bon, je vais te faire une liste. Timide, affam?, perdu, peureux, curieux, r?veur, excit?, sentimental, plein d'espoir, t?tu, ambitieux, bourr? d'illusions et de d?sillusions, victime de son romantisme et litt?ralement dans la merde. "

P. 123 : " Est-ce la raison pour laquelle tu veux tellement retrouver ta ferme ? me demande Erica. Pour r?cup?rer ton pass? ?
J'y ai jamais pens? de cette mani?re. Mais tu pourrais avoir raison. Ce besoin, ce d?sir que j'ai de revenir ? la ferme, surtout celle du vieux Lauzy, je l'ai depuis si longtemps. C'est m?me plus important que de revisiter le cabinet de d?barras o? ma m?re m'avait cach?. Oui, plut?t la ferme que ce placard. C'est peut-?tre l? que je me retrouverai. Tu sais, depuis que je suis sorti de ce d?barras, j'ai jamais voulu voir ce qu'il y avait dedans. "

La Fourrure de ma tante Rachel

P. 24 : " Non, perds pas ton temps ? lire Baudrillard, ce pauvre type il a rien compris ? l'Am?rique, et ?a c'est parce que lui il a pas v?cu comme moi dans la v?ritable Am?rique, je veux dire il a pas travaill? dans les usines de voitures ? D?troit, il a pas pass? trois ans parmi les bigots de la Caroline du Nord et la Caroline du Sud dans l'arm?e am?ricaine, non il a pas boss? comme laveur d'assiettes dans les grease joints de New York City, il a pas tra?n? dans tous les ghettos noirs de D?troit de Chicago de New York comme moi quand je faisais du jazz, il a pas travers? tout le pays de la East Coast ? la West Coast en faisant du stop, non lui l'Am?rique il l'a vue de loin, ? travers ses binocles acad?miques. "

P. 28 : " Probl?mes de famille aussi, enfin ce qu'il en reste de cette famille ? la con, ceux qui ont pas ?t? refaits en savonnette ou en abat-jour, tu verras, mais surtout il faut que je te parle de ma tante Rachel, la seul de mes tantes qui a ?t? gentille avec moi... "

P. 31 : " Oh, mon appartement ? moi dans le Bronx, celui dont je te parlais hier, celui pour lequel Susan m'avait cens?ment pr?t? du pognon, mais il existe pas celui-l?, je l'ai invent? comme ?a pour que l'histoire que je suis en train de raconter puisse avancer, qu'est-ce que tu crois, que je raconte la v?rit?, ce que tu peux ?tre b?te, c'est de la fiction ce que je suis en train de dire ici, c'est du roman, j'invente au fur ? mesure que j'avance, j'improvise, donc si je te dis que moi j'avais un appartement dans le Bronx, t'as pas besoin de croire que c'est vrai, tout simplement tu acceptes le fait que peut-?tre il y avait un appartement dans le Bronx o? j'ai v?cu once upon a time et voil? c'est tout, viens pas nous casser les pieds avec cette question de cr?dibilit? dans la fiction, moi la cr?dibilit? j'y crois pas, la cr?dibilit? c'est pour les incr?dules, un point c'est tout, parce que pour moi, tu vois, le simple fait de dire que j'habitais avec Susan eh bien ?a ?a devient la v?rit? du moment... "

P. 32 : " La v?rit? c'est seulement ce que tu dis et non pas ce que tu fais, dans la vie les mots sont toujours vrais et les actions toujours fausses, je sais que des tas de gens, surtout les antilogocentristes, te diront que c'est le contraire, mais c'est pas vrai, moi je sais, et me demande pas qui a dit ?a, c'est sans doute ce tar? de Namredef qui a dit ?a, moi je lui pique toujours des trucs ? Namredef... "

P. 33-34 : " Quoi, qu'est-ce tu d?connes, moi je fais du c?lino-beatnik, mais tu te branles, moi faire du C?line, alors l? tu comprends vraiment rien ? ce que je suis en train de te dire, mais rien du tout, C?line c'est tout autre chose, lui il faisait du parl? ?crit en profondeur avec son style m?tro, comme il a expliqu? au prof Y, oui son style m?tro-tout-nerf-rails-magiques-?-traverses-trois-points qui arr?tait pas de se souvenir de l'?crit, il pr?tendait parler mais en fait il ?crivait, tandis que moi, si tu veux, je fais du parl?, les histoires que je raconte je les dis mais je les ?cris pas, donc seulement du parl?, du parl? popu en surface qui se souvient de tien qui s'invente sur place, du parl? pas trop m?chant et pas du tout raciste et certainement pas antis?mite comme lui, ?a non, lui c'?tait de la rage goguenarde, de la vacherie, de la haine, du m?pris, C?line c'?tait un grand nerveux m?chant, un total haineux, moi ? c?t? je suis calme, gentil, voil? la grande diff?rence, ou si tu veux C?line lui il allait en m?tro ? fond de train dans les mots et d?testait tout le monde, il avait la bouche enculdosse, il cognait de tous les c?t?s avec ses mots enrag?s, tandis que moi je vais ? pied, moi je suis un pi?ton de la litt?rature, je me balade gentiment dans les mots et si parfois je me mets en boule contre les cons ?a veut pas dire que j'ai pas d'espoir pour l'humanit?, m?me si ces jours-ci l'humanit? elle est pas en bonne sant?... "

P. 34 : " Oh tu sais pas que je suis youpin, t'as pas vu mon pif, tiens regarde, touche-le, aie pas peur, tu vois ce nez c'est un monument historique et topologique ? la m?moire de ceux qui se sont fait rayer de l'histoire... "

P. 35 : " Lui il sort toujours des trucs comme ?a, des trucs qui ont l'air profonds mais qui en fait sont tout ? fait idiots, bien s?r tu dois comprendre que puisque c'est moi qui ?cris ce roman donc c'est moi qui mets ces mots dans la bouche du gars qui mange les nouilles, ou les fais venir sous sa plume si tu pr?f?res, ?a fait partie du proc?d? de cr?ation, proc?d? qui fait passer ? un autre ce qui t'appartient, ou vice versa, j'appelle ?a faire du playgiarism, du plajeu... "

P. 48 : " Si, si, c'est vrai, tu me crois pas, mais si, c'est pas parce que moi maintenant j'arr?te pas de parler tout le temps que j'ai pas connu le silence, oui moi j'ai travers? toute une p?riode dans ma vie, presque cinq ans apr?s mon arriv?e en Am?rique, pendant laquelle j'ai pas parl?, et pas parce que je savais pas l'anglais, non, l'anglais je l'ai appris en vitesse, c'est une langue facile ? apprendre parce qu'en anglais t'as pas besoin de respecter les r?gles de la grammaire, tu dis n'importe quoi dans n'importe quel ordre et ?a marche, c'est ?a d'ailleurs la beaut? de l'anglais, son irrationalit? grammaticale, donc j'ai pas parl? pendant cinq ans, sauf bien s?r pour dire les mots qu'on a ? dire tous les jours pour survivre, les oui, les non, les je-sais-pas, les merci, les bonjour, les salut, les au revoir, les peut-?tre, les combien-?a-co?te, les o?-sont-les-chiottes, des trucs b?tes comme ?a, mais ?a c'est pas parler, mais non, c'est bafouiller... "

P. 50 : " Ah, ?a t'emb?te que je fasse de telles erreurs, tu dis que ces d?placements temporels qui tiennent pas debout vont g?cher mon histoire, mais c'est pas le respect du temps, andouille, qui fait la beaut? des histoires, c'est le ton, le rythme, et puis tu nous emmerdes avec tes questions de temps, bon d'accord je respecte pas l'ordre chronologique des choses et alors, "

P. 56 : " Oui au d?part il y avait huit fr?res et soeurs du c?t? de ma m?re, deux frangins, Maurice et Jean, et six frangines, Marie Fanny L?a Sarah Rachel et ma m?re Marguerite, mais comme je te l'ai d?j? dit, ma m?re elle on l'a extermin?e pendant la guerre avec mon p?re et mes deux soeurs, mais ?a c'est une autre histoire que j'ai d?j? racont?e plusieurs fois ailleurs, donc je vais pas t'emb?ter avec ces choses tristes, peut-?tre que plus tard, dans la suite, faudra que je revienne l?-dessus pour que tu comprennes pourquoi moi le grand rescap? de la connerie humaine je suis parti en Am?rique, mais pour le moment revenons chez ma tante Marie ? Montrouge et je te raconte ce qui s'est pass? dimanche... "

P. 63 : " On lui avait enlev? un poumon ? mon p?re et ? la place on lui avait mis un truc dans la poitrine comme un petit ballon qui s'appelait un pneumothorax, et une fois par semaine il fallait qu'il aille au dispensaire de Montrouge se faire pomper de l'oxyg?ne dedans, on lui faisait ?a avec une longue aiguille, moi j'ai vu comment on faisait parce que j'allais souvent avec lui au dispensaire, ? la fin de la semaine quand il avait presque plus d'oxyg?ne dans son pneumothorax mon p?re avait du mal ? respirer et alors la nuit quand il dormait il faisait des petits sifflements qui nous emp?chaient de dormir nous et il se penchait souvent au-dessus du seau pour cracher du sang dedans, ah mon p?re il a pas eu la vie facile, tu sais il a pass? une bonne partie de sa vie ? l'hosto avant de se faire mettre en savonnette ? l'?ge de trente-sept ans "

P. 65 : " C'est pas mal hein, mais me dis rien, j'ai pas envie de savoir ce que tu penses de mon po?me, et d'ailleurs tu sais quoi, eh bien c'est pas vraiment moi qui l'a invent? ce po?me, je l'ai entendu dans ma t?te pendant une nuit quand je dormais, une petite voix lointaine me l'a dict? dans un r?ve, mais tu sais il est possible que cette petite voix elle-m?me ait piqu? ce po?me ? une autre voix, la voix d'un po?te qui lui aussi avait un p?re comme le mien, un p?re tubard un peu cannibale, ouais la po?sie tu sais ?a circule comme ?a dans la t?te des gens, moi j'en ai plein dans ma t?te des po?mes des autres que j'ai appris par coeur, enfin des d?bris de po?mes qui maintenant m'appartiennent puisqu'ils sont l? dans ma t?te "

P. 66 : " Mais tu vois comme je me suis encore ?gar?, je voulais te parler de ma visite chez la tante Marie et voil? que je suis tomb? dans la merde si on peut dire en te parlant de ce seau hygi?nique, c'est incroyable comment une id?e, une petite phrase, un mot, un seau, peut t'emmener dans la mauvaise direction, c'est ?a l'improvisation libre, et moi tu vois je suis un grand improvisateur, mais ?a c'est parce que j'ai fait du jazz en Am?rique, est-ce que tu savais ?a, oui, moi j'ai jou? du saxo t?nor, ? D?troit, et c'est pour ?a peut-?tre que ce que je raconte c'est un peu comme un grand solo be-bop... "

P. 68-69 : " Tu te rends compte les conneries qu'on peut sortir ? un gars qu'on a pas vu depuis dix ans, j'avais quand m?me dix-huit ans quand je suis parti en Am?rique, donc j'avais d?j? atteint ma taille maximum, un m?tre soixante-quinze, mais eux tu vois ils me prenaient encore pour un petit moutard, moi le grand voyageur qui avait travers? l'Oc?an Atlantique pour aller d?couvrir le Nouveau Monde, moi l'aventurier qui avais aussi travers? le Pacifique pour aller faire la guerre dans le Far East, en Cor?e, oui moi qui m'?tais bagarr? l?-bas contre les gooks, moi qui avais turbin? comme un esclave dans les usines de bagnoles ? D?troit, moi qui avais jou? du saxophone t?nor avec des gars comme Tommy Flanagan, Kenny Burrell, Frank Foster, les g?ants du jazz quoi, et m?me une fois Charlie Parker lui-m?me a jou? avec mon saxophone, tu vas pas me croire mais c'est vrai, c'?tait au Blue Bird ? D?troit, d'ailleurs ?a je le raconte dans le roman des nouilles, c'est une sc?ne formidable tu sais, un moment historique, y faudra que tu lises ?a, oui moi qui avais jou? au poker et au black-jack ? Las Vegas, moi qui avais m?me essay? de faire du cin?ma ? Hollywood, non je blague pas, bon ?a a pas march? mais quand m?me j'ai essay?, j'ai fait des auditions, moi qui avais bais? des tas de petites Japonaises aux yeux de travers et aux jambes en cerceau ? Shimbashi, et la famille me traite encore comme un gosse, ah c'est pas croyable des gens comme ?a... "

P. 81 : " Et justement ce que j'?cris se situe entre ce d?sespoir et cette rage de vivre. Entre le feu noir et le feu blanc, si l'on peut dire. Entre les larmes et le rire. Et pourtant je me demande parfois si j'arriverai un jour ? me lib?rer de ces tristes histoires qui sont en moi, si le fait de les raconter me permettra de m'en d?barrasser, ou si ce sera plut?t le d?go?t de raconter qui me lib?rera. "

P. 83 : " Il ne faut jamais se prendre trop au s?rieux. Voyez-vous ce que je reproche le plus aux intellectuels, surtout les intellectuels fran?ais, c'est de s'int?resser seulement aux grandes mis?res humaines, de toujours vouloir nous expliquer les douleurs de l'humanit?. Mais pourquoi ne pas s'int?resser aussi aux petits poissons rouges par exemple, eux aussi appartiennent ? la cr?ation, eux aussi doivent parfois souffrir. "

P. 117 : " ?coute-moi bien mon petit gars, ce que je vais te dire c'est tr?s important, donc fais bien attention, on marche toujours pour une raison, quand tu marches c'est parce que tu vas quelque part, au boulot, au supermarch? faire tes commissions, chez ta copine, faire pisser ton chien, et m?me si tu vas nulle part, si t'as pas de destination pr?cise, il y a toujours une raison pour marcher, c'est pour te d?gourdir les pattes, pour faire de l'exercice, pour te faire circuler le sang, tandis qu'on danse pour rien, seulement pour la beaut? de la danse, pour la forme, parce que finalement on peut jamais s?parer le danseur de la danse, tandis que le marcheur, eh bien il marche pour quelque chose, c'est ?a qu'il faut que tu comprennes si tu vas continuer ? m'?couter, moi c'est pas de la marche que je fais ici, c'est de la danse, de la danse acrobatique, je raconte pas mes histoires pour arriver quelque part, je raconte pour le plaisir de raconter, et toi si tu m'?coutes pour savoir o? je vais et ce qui va se passer ? la fin, tu perds ton temps, il faut que tu m'?coutes seulement pour le plaisir de m'?couter, pour ma voix, ma voix dansante, si tu veux... "

P. 137 : " Je me souviens encore du jour o? ma m?re a cousu l'?toile jaune sur tous nos v?tements, elle pleurait doucement, et quand j'ai mis mon manteau pour aller ? l'?cole, elle m'a dit, Laisse ton ?charpe pendre dessus, comme ?a personne verra... "

P. 145 : " Quand un musicien de jazz improvise un solo, et oublie pas que moi j'ai fait du jazz donc je sais de quoi je parle, on dit qu'il est en train de faire du noodling, parce que tu vois to noodle ?a veut dire faire de l'improvisation, eh bien moi dans le roman des nouilles j'improvise ? partir de ma vie, comme je fais avec toi en ce moment quand je te raconte mes histoires, donc, ?coute-moi bien, si tu transposes symboliquement ce que fait le musicien de jazz ? ce que fait l'?crivain, je veux dire l'?crivain comme moi qui travaille dans l'association libre en dehors des r?gles, eh bien lui aussi l'?crivain il fait du noodling, du noodling verbal bien s?r, ou mieux encore il fait du noodling-doodling... "

P. 175 : " Oh, tu connais pas Val?ry, tu connais pas Le Cimeti?re marin, ce grand truc po?tique vachement profond et vachement triste, merde alors le mec y conna?t pas Val?ry, c'est pas possible, tout le monde conna?t Val?ry, on en est ? se demander quel genre d'histoires tu vas ?couter, les gars qui te racontent leurs histoires ils doivent pas ?tre tr?s fortiches si de temps en temps ils citent pas les grands classiques, mais mon vieux tous les ?crivains se citent les uns les autres sans dire d'o? ?a vient, mais oui tous les ?crivains sont des voleurs de mots, apr?s tout le langage appartient ? tout le monde de la m?me fa?on, le langage est d?mocratique, tout le monde en poss?de en quantit? ?quivalente, ce qu'on en fait est une affaire de go?t personnel... "

P. 182 : " Attends, je sais, laisse-moi dire, je sais que je suis en train de parler des saloperies de ma famille et qu'en m?me temps j'ai diff?r? pour te parler de cul, mais justement c'est ?a les grands th?mes de mon r?cit, le cul et la famille, la famille et le cul, tout se r?sume l?... "

P. 234 : " oui moi j'appartiens ? cette formidable l?gion ?trang?re de la litt?rature qui est faite d'aristocrates en fuite, de d?port?s politiques, d'aventuriers indigents, de voyageurs sans bagages, de soldats de fortune, d'intellectuels itin?rants, de r?fugi?s de toutes sortes qui saute-moutonnent les fronti?res linguistiques et g?opolitiques et ce faisant cr?ent une tradition litt?raire parall?le qu'on peut appeler la litt?rature de l'ailleurs, en somme moi je suis un ?crivain d'ailleurs, en tant que Fran?ais qui vis en exil j'ai, si tu veux, saute-grenouill? de l'autre c?t? de l'Atlantique et c'est pour ?a qu'on m'appelle un frog l?-bas. "

P. 243 : " Oui, c'est vrai, moi aussi j'ai vu ?a, d'ailleurs je me souviens tr?s bien que c'?tait le long d'une petite route en Normandie que j'ai vu un mort pour la premi?re fois, un vrai mort, un mort en personne, pas un mort faux comme au cin?ma, j'avais ? peine huit ans, ?a m'a fait un dr?le de coup... "

P. 248 : " je connais un mec en Am?rique qui s'appelle comme ?a, Federman, mais sans accent, un dr?le de ph?nom?ne, un gambler, je veux dire un mec qui joue tout le temps, un joueur quoi, lui aussi un rescap? de l'impardonnable ?normit?, peut-?tre que vous ?tes cousins, on sait jamais, ce mec-l? il dit toujours que d'?tre un survivant c'est une joie, survivre ne doit jamais te rendre triste, au contraire ?a te lib?re de toutes responsabilit?s, moi je suis pas d'accord avec lui, et lui ai m?me expliqu? une fois que mon r?le, si j'en avais un ? jouer, en tant que survivant, ici, l?-bas, n'importe o? je vais, dans les villes, les pays, les livres que j'?cris ou que j'?crirai, c'est de redonner un peu de dignit? ? ce qui a ?t? humili? par l'Impardonnable ?normit?... "

Thierry Guichard

   

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