Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Raymond Federman
En lisant
En lisant, on pose sur le bord des pages des post-it où s'écrivent des bouts de texte, des citations, des métaphores, des signes. Ces notes servent ensuite (ou non) écrire une critique, préparer une interview. Plus tard, quand on les retrouve, elles ont quelque chose de myst/rieux. Qu'avons-nous voulu retenir ?
Laissons-les exister ici aussi, elles vous donneront peut-être quelques pistes de lecture ou d'écriture.

Notes autour des livres de Raymond Federman pour la préparation du dossier du Matricule N°68

Quitte ou double

P. 28 : " Comme ce costume que j'ai acheté chez Klein. Son premier costume américain. $ 48,98. Avec les 50 dollars que j'avais y avait même pas assez pour la cravate. Il a continué à porter celle que son oncle lui avait envoyée d'Amérique. Mais les chaussettes avaient des trous énormes. Quelle ironie. Et le pull vert. Il n'a jamais porté ce truc. Beaucoup trop vert. "

P. 60 : " Un petit vieux qui parle cinq langues mais surtout Yiddish bien sûr et son neveu Jacques qui ne parle pas un foutu mot de Yiddish bien sûr les juifs de France ne le parlent plus Une langue morte pour eux Au moins pour la jeune génération
la génération des restes
la génération réduite Ceux qui n'ont pas fini en abat-jour Je n'ai pas à m'étendre là-dessus mais c'est là en arrière-plan et ce sera toujours là On peut pas l'éviter même si on le veut Les Camps
&
Les Abat-
j
o
u
r
"

P. 99 : " Je me sentais triste en regardant la côte se barrer avec l'horizon. J'avais presque envie de chialer. Et c'est alors que la gonzesse, une petite blonde du tonnerre avec des yeux bleus et une poitrine formidable, est venue près de moi et a commencé à baratiner en anglais. J'ai rien pigé à ce qu'elle disait mais elle était gentille comme tout et moi alors j'ai plus eu envie de me sentir triste et de chialer pendant que je regardais la côte de France disparaître à l'horizon. "

P. 105 : " Je me souviens qu'il m'avait dit une fois les premiers jours c'était toujours gênant d'en parler... Je rougissais comme un enfant chaque fois qu'on me posait des questions sur mes parents J'enregistre exactement ce qu'il m'a dit... quand on me demandait est-ce que votre famille vit en France ?... Je ne savais jamais quoi répondre... et même des années après... non et après tant d'hésitation... ils ont été déportés... vous savez pendant la guerre... par les Allemands... tous les deux... votre père et votre mère ?... oui... c'est vraiment gênant... parfois... Je pouvais également mentionner mes deux soeurs 2... Elles aussi ont été déportées je disais... exterminées... Mais ça faisait comme si j'exagérais comme si j'avais tout inventé... pour gagner plus de sympathie... alors la plupart du temps je ne parlais pas de mes deux soeurs "

P. 131 : " il y a un petit miroir au-dessus du lavabo dans la salle de bains. Il y a toujours un petit miroir au-dessus du lavabo même dans ma chambre. Ça aide. Il se met même sur la pointe des pieds pour me mieux se voir. Sa bouche légèrement tordue par un sourire ou une grimace c'est pareil. Et puis surgit l'énorme sentiment de culpabilité. Ça arrive toujours après coup. Ça remonte à votre enfance à votre mère et toutes ces conneries. Les gens ont l'habitude de l'appeler culpabilité mais on pourrait aussi l'appeler d'une manière moins dramatique. Coupable ou non Coupable c'est inévitable surtout dans son cas. "

P. 145 : " Tout ramène à la chambre
la chambre est au coeur de tout le truc
sans la chambre on ne peut rien faire
la chambre est centrale
la chambre est le point de départ
et la chambre est aussi le point final
quel que soit le prix de la chambre on ne peut rien faire
sans la chambre "

P. 147 : " vous commencez à écrire la nuit et puis très vite vous vous endormez :
Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo Zo
vous vous mettez à sortir tous les soirs à la recherche de petits culs :
(o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o) (o)
Je vous assure
Ça ne marche jamais !
"

Amer Eldorado

P. 9 : " Celui qui raconte le récit [Le Racontant] a existé [autrefois] mais n'existe plus aujourd'hui.
Celui dont on raconte l'histoire [Le Raconté] aurait pu raconter sa propre histoire, mais il a choisi de se laisser raconter ar l'autre [Le Racontant] pour mieux rire de son histoire.
L'action du récit se passe sur une plate-forme [entre la tête et les mains] donc [pour ainsi dire] n'importe où. "

P. 17 : " Ah, vous voulez savoir à quelle époque c'était ! Mais c'était au début des années cinquante. Mais oui ! Le GRAND voyage LA GRANDE découverte ! Ça a commencé en février. Février 1951 pour être exact. J'étais en Caroline à l'époque [Caroline du Nord]. Dans l'armée. Mais oui que j'étais dans l'armée, américaine bien sûr. Pourquoi riez-vous ? Ça peut arriver à tout le monde. Bon d'accord c'était une belle connerie {incroyable les conneries qu'on fait comme ça sans s'en rendre compte dans sa vie et c'est pas fini !] [je vous en raconterai d'autres des conneries] [et aussi tous les voyages : sept en tout jusqu'ici] [oui de la EAST COAST à la WEST COAST ou vice versa ] "

P. 20 : " INCROYABLE le travail en masse des gros branleurs de la 82e ! Ah si j'en ai vu moi du gaspillage de sperme. Des draps tout jaunis par le sperme des gars de la 82e. Des kilos de draps tout dégueulasses pleins de cercles vicieux et douteux. Des gallons et des gallons de sperme giclés dans les nuits de la Caroline du Nord et dans les plumards de la 82e Airborne Division des torrents et des torrents de jute lessivés dans des trous imaginaires. Ah quel branlage monstre ! Quelle énorme machinerie d'érection en branle tous en mesure, au même rythme saccadé. "

P. 55-56 : " Mais avant de continuer il faut quand même que je précise quelque chose : je vais le faire entre parenthèses augmentantes et diminuantes pour mieux préciser : (tout ce que je raconte bien sûr est vrai) ((naturellement c'est un peu déformé de la réalité)) (((mais en général ça suit les grandes lignes de la vie))) ((((évidemment il se peut qu'il y ait quand même des erreurs et des grossissements là-dedans)))) (((((des réflexions fausses et des mensonges des déformations chronologiques des exagérations du remplissage quoi))))) ((((((enfin des tas de trucs qui normalement ne devraient pas se trouver dans un récit comme celui-ci)))))) (((((((toute fiction il me semble est une digression))))))) ((((((un jour quand j'écrirai l'histoire de ma vie en Amérique plutôt que de la raconter au petit hasard)))))) (((((je veux dire bien écrite comme de la littérature))))) ((((l'histoire de ma vie du début jusqu'à la fin en passant par le milieu)))) ((( mon AUTO-BIO-GRAPHIE)))) ((((comme le font ces jours-ci les petits cons de fils à papa structuralisant)))) ((((la vérité quoi)))) "

P. 71 : " Eh bien non ! NON !Je refuse, je refuse d'être maîtrisé, capitalisé et littératurisé. Je refuse. Je refuse de. Je refuse de me. De me. Moi je suis sorti du trou. j'ai construit ma vie tout seul. Je me suis fait avec de la volonté et dans le jeu. Oui dans le JEU. "

P. 92 : " Ah vous aussi vous aimez le jazz ! C'est bien, ça, jeune homme. Oui, mais moi j'ai vécu ça de l'intérieur à Détroit avec toute la bande de musiciens noirs qui étaient en train de révolutionner le jazz en 1947, 48, 49. Je les ai tous connus. On se fréquentait. Non je blague pas. Oui c'était à Détroit. Et à Harlem aussi quand j'ai déménagé à New York City. "

P. 95 : " Vous les gars du 16e, avez-vous jamais passé une nuit, une nuit entière, avec Charlie Parker, saoul comme une bourrique, drogué comme un chameau, épuisé comme un taureau qui vient de s'envoyer tout un troupeau de vaches, mais BLOWING HIS BRAINS OUT [intraduisible] tout une nuit dans un petit club de jazz dégueulasse de Détroit à la fin des années quarante, quand Parker était LE ROI DU JAZZ ? "

Retour au fumier

P. 11 : " Si la France s'était carrément alliée au Troisième Reich pendant la seconde guerre mondiale, si la France avait couché ouvertement avec Hitler au lieu de le faire hypocritement sous les couvertures, pour ainsi dire, elle ne serait pas tombée à la cinquième place de l'économie mondiale, parce qu'après avoir lessivé la Belle France, l'Amérique aurait dû la reconstruire, comme elle l'a fait pour l'Allemagne et le Japon, et la France serait certainement en deuxième position en termes d'économie. Deuxième parce que nous les Américains nous adorons toutes ces petites choses qui viennent de France. Les French Fries, les French Toasts, les French Kiss, les parfums, les fromages, les vins, la lingerie, les filles et, surtout, la campagne française. "

P. 17 : " Une histoire que j'inventais sur-le-champ. C'était toujours à propos d'un homme qui volait comme un oiseau en étendant les bras. Il se tenait sur le bord d'une grande falaise, sautait en l'air et s'envolait. Il volait jusqu'à des lieux très éloignés. Il explorait des régions inconnues. Des forêts vierges. Et là il combattait l'ennemi et sauvait des gens. Il ne mourait jamais. Il était immortel. C'était toujours la même histoire, mais à chaque fois une version différente avec plus de détails héroïques. Je l'appelais Moinous, ce glorieux combattant. J'aurais tellement voulu être comme lui. "

P. 25 : " Steve, l'aîné d'Erica, qui a maintenant cinquante ans, bon photographe pour qui ça marche tu devrais voir son excellent travail , me dit qu'il a vécu en France plus longtemps que moi. Ça fait vingt-sept ans qu'il y vit.
Je n'ai fait que dix-neuf ans dans ce fumier de pays avant de partir en Amérique. Dix-neuf ans seulement. Si tu calcules, ça veut dire que j'ai vécu cinquante-quatre années en langue anglaise dans l'irréalité de l'Amérique. J'ai du mal à croire qu'on puisse rester si longtemps en Amérique. J'ai toujours pensé qu'on n'y allait que temporairement, en Amérique. "

P. 30 : " Ah, je devrais mentionner Françoise, leur adorable petite fille blonde de six ans, que j'ai occupée avec mes vieux tours pour enfants pendant qu'on attendait le repas. Tu sais, les petits gars que tu dessines sur tes doigts, qui sautent et qui tombent. Ça te rappelle quelque chose ? J'ai fait ce tour dans le Crépuscule des clochards pendant qu'il pleuvait. J'aime bien les enfants. Peut-être parce qu'au fond de moi je suis toujours un enfant. Après tout, l'enfance que j'ai passée à la ferme était plutôt pourrie. "

P. 50 : " Il y a plus de trente volumes dans la série Fantômas. Ça s'appelle la Série noire. Le curé de Concordat les avait tous. Ça t'en dit as mal sur le genre de curé que c'était. Si tu veux, je peux te donner les titres des meilleurs. Je les ai tous lus. Ma vie à la ferme aurait été vraiment insupportable sans Fantômas. Il me permettait de rêver et de m'échapper dans ma tête. Je voulais être comme Fantômas. Il commettait toujours ses larcins la nuit. "

P. 57 : " Le soir, quand c'était l'heure d'aller se coucher, Josette allait dans le coin de la cuisine sous l'escalier pour faire mon lit, je me tenais juste derrière et, quand elle se baissait pour border les couvertures, je voyais une partie de ses grosses cuisses sous sa jupe. Ça m'excitait vachement. Disons, pour l'intérêt du récit, et même s'il peut m'arriver de légèrement distordre la réalité des faits, que Josette portait toujours des jupes très courtes. Je pouvais voir ses cuisses jusqu'à ses fesses qui étaient bien accueillantes, toutes rondes et blanches, et je me rinçais l'oeil tous les soirs. "

P. 83 : " Tu te souviens, je t'ai raconté qu'après la guerre, quand je suis rentré à Paris, j'étais encore jeune, je suis devenu un très bon nageur. Le backstroke. Oui, le dos crawlé. Je faisais même partie d'une équipe de natation et j'ai participé à des tas de compétitions. En Amérique aussi. En fait, j'ai failli faire les Jeux olympiques de 1948. "

P. 87 : " Un jour j'ai compté le nombre de fois qu'il avait pété pendant qu'on était dans les champs. Trente-neuf fois en un seul après-midi. Sans compter le nombre de fois où il avait dû lâcher les gaz la nuit dans sa chambre.
Désolé de parler de tout ça, mais pour que le récit soit véridique, il faut être réaliste. Et d'ailleurs c'est ce qui me vient à l'esprit quand je me souviens de la ferme : la merde et le cul. "

P. 88-89 : " La forme. Toujours la forme pour toi. Toujours en train de chercher la forme avant même de raconter l'histoire. Et des fois tu ne la racontes même pas, l'histoire, à la fin, à cause de ton obsession de la forme. Pourquoi ne pas tout raconter d'un seul coup, cette fois, sans tourner autour du pot. Toute l'histoire. Comment tu t'es retrouvé là-bas. Ce qui est vraiment arrivé. La vérité. D'un seul jet.
C'est ce que j'ai l'intention de faire. Raconter toute l'histoire exactement comme ça s'est passé. Mais à un moment, au milieu, je demanderai à Ace si je suis sur la bonne route. Je veux dire, si mon histoire marche bien.
Oh non, encore une histoire de double voyage.
Ben oui. Le voyage à la recherche de la ferme. En voiture. Sur la route. Et le voyage à la recherche du livre. En mots. Sur la machine. "

P. 90 : " Alors on va encore se taper tout le truc self-réflexif.
Je peux pas m'en empêcher. Je peux pas écrire si je me regarde pas écrire. Je peux pas parler si je m'écoute pas parler. Donc là maintenant, je suis en même temps dans l'avant et l'après de la ferme. Je revis la ferme comme ça se passait quand j'y étais. Et j'imagine l'histoire de la ferme que je raconterai le moment venu. "

P. 102 : " Les chevaux se nourrissent d'air. Ils s'en enivrent. Ils y ruent, y secouent leur crinière et leur croupe en se cabrant sur leurs pattes arrières. Ils aimeraient évidemment s'envoler. La course des nuages dans le ciel inspire aux chevaux une certaine émulation.
Qu'est-ce qui t'arrive ? C'est quoi tout à coup ces conneries d'émulation au sujet des chevaux ? Qu'est-ce que ça vient faire là ? "

P. 108 : " Et le vieux m'a même demandé une fois d'aider le taureau à introduire son truc à l'intérieur. Non, il m'a pas demandé, il m'a ordonné de le faire parce qu'il avait vu que ça m'effrayait, et il voulait m'humilier, le salopard. Je te dis pas, la bite du taureau était vraiment gluante et glissante et dure comme un bâton. Après lui avoir tenu la bite, j'ai eu toute la journée une sensation étrange dans la main. "

P. 113 : " >Oui, arrête de frimer, Federman, et dis-nous comment tu vois ce garçon.<
Bon, je vais te faire une liste. Timide, affamé, perdu, peureux, curieux, rêveur, excité, sentimental, plein d'espoir, têtu, ambitieux, bourré d'illusions et de désillusions, victime de son romantisme et littéralement dans la merde. "

P. 123 : " Est-ce la raison pour laquelle tu veux tellement retrouver ta ferme ? me demande Erica. Pour récupérer ton passé ?
J'y ai jamais pensé de cette manière. Mais tu pourrais avoir raison. Ce besoin, ce désir que j'ai de revenir à la ferme, surtout celle du vieux Lauzy, je l'ai depuis si longtemps. C'est même plus important que de revisiter le cabinet de débarras où ma mère m'avait caché. Oui, plutôt la ferme que ce placard. C'est peut-être là que je me retrouverai. Tu sais, depuis que je suis sorti de ce débarras, j'ai jamais voulu voir ce qu'il y avait dedans. "

La Fourrure de ma tante Rachel

P. 24 : " Non, perds pas ton temps à lire Baudrillard, ce pauvre type il a rien compris à l'Amérique, et ça c'est parce que lui il a pas vécu comme moi dans la véritable Amérique, je veux dire il a pas travaillé dans les usines de voitures à Détroit, il a pas passé trois ans parmi les bigots de la Caroline du Nord et la Caroline du Sud dans l'armée américaine, non il a pas bossé comme laveur d'assiettes dans les grease joints de New York City, il a pas traîné dans tous les ghettos noirs de Détroit de Chicago de New York comme moi quand je faisais du jazz, il a pas traversé tout le pays de la East Coast à la West Coast en faisant du stop, non lui l'Amérique il l'a vue de loin, à travers ses binocles académiques. "

P. 28 : " Problèmes de famille aussi, enfin ce qu'il en reste de cette famille à la con, ceux qui ont pas été refaits en savonnette ou en abat-jour, tu verras, mais surtout il faut que je te parle de ma tante Rachel, la seul de mes tantes qui a été gentille avec moi... "

P. 31 : " Oh, mon appartement à moi dans le Bronx, celui dont je te parlais hier, celui pour lequel Susan m'avait censément prêté du pognon, mais il existe pas celui-là, je l'ai inventé comme ça pour que l'histoire que je suis en train de raconter puisse avancer, qu'est-ce que tu crois, que je raconte la vérité, ce que tu peux être bête, c'est de la fiction ce que je suis en train de dire ici, c'est du roman, j'invente au fur à mesure que j'avance, j'improvise, donc si je te dis que moi j'avais un appartement dans le Bronx, t'as pas besoin de croire que c'est vrai, tout simplement tu acceptes le fait que peut-être il y avait un appartement dans le Bronx où j'ai vécu once upon a time et voilà c'est tout, viens pas nous casser les pieds avec cette question de crédibilité dans la fiction, moi la crédibilité j'y crois pas, la crédibilité c'est pour les incrédules, un point c'est tout, parce que pour moi, tu vois, le simple fait de dire que j'habitais avec Susan eh bien ça ça devient la vérité du moment... "

P. 32 : " La vérité c'est seulement ce que tu dis et non pas ce que tu fais, dans la vie les mots sont toujours vrais et les actions toujours fausses, je sais que des tas de gens, surtout les antilogocentristes, te diront que c'est le contraire, mais c'est pas vrai, moi je sais, et me demande pas qui a dit ça, c'est sans doute ce taré de Namredef qui a dit ça, moi je lui pique toujours des trucs à Namredef... "

P. 33-34 : " Quoi, qu'est-ce tu déconnes, moi je fais du célino-beatnik, mais tu te branles, moi faire du Céline, alors là tu comprends vraiment rien à ce que je suis en train de te dire, mais rien du tout, Céline c'est tout autre chose, lui il faisait du parlé écrit en profondeur avec son style métro, comme il a expliqué au prof Y, oui son style métro-tout-nerf-rails-magiques-à-traverses-trois-points qui arrêtait pas de se souvenir de l'écrit, il prétendait parler mais en fait il écrivait, tandis que moi, si tu veux, je fais du parlé, les histoires que je raconte je les dis mais je les écris pas, donc seulement du parlé, du parlé popu en surface qui se souvient de tien qui s'invente sur place, du parlé pas trop méchant et pas du tout raciste et certainement pas antisémite comme lui, ça non, lui c'était de la rage goguenarde, de la vacherie, de la haine, du mépris, Céline c'était un grand nerveux méchant, un total haineux, moi à côté je suis calme, gentil, voilà la grande différence, ou si tu veux Céline lui il allait en métro à fond de train dans les mots et détestait tout le monde, il avait la bouche enculdosse, il cognait de tous les côtés avec ses mots enragés, tandis que moi je vais à pied, moi je suis un piéton de la littérature, je me balade gentiment dans les mots et si parfois je me mets en boule contre les cons ça veut pas dire que j'ai pas d'espoir pour l'humanité, même si ces jours-ci l'humanité elle est pas en bonne santé... "

P. 34 : " Oh tu sais pas que je suis youpin, t'as pas vu mon pif, tiens regarde, touche-le, aie pas peur, tu vois ce nez c'est un monument historique et topologique à la mémoire de ceux qui se sont fait rayer de l'histoire... "

P. 35 : " Lui il sort toujours des trucs comme ça, des trucs qui ont l'air profonds mais qui en fait sont tout à fait idiots, bien sûr tu dois comprendre que puisque c'est moi qui écris ce roman donc c'est moi qui mets ces mots dans la bouche du gars qui mange les nouilles, ou les fais venir sous sa plume si tu préfères, ça fait partie du procédé de création, procédé qui fait passer à un autre ce qui t'appartient, ou vice versa, j'appelle ça faire du playgiarism, du plajeu... "

P. 48 : " Si, si, c'est vrai, tu me crois pas, mais si, c'est pas parce que moi maintenant j'arrête pas de parler tout le temps que j'ai pas connu le silence, oui moi j'ai traversé toute une période dans ma vie, presque cinq ans après mon arrivée en Amérique, pendant laquelle j'ai pas parlé, et pas parce que je savais pas l'anglais, non, l'anglais je l'ai appris en vitesse, c'est une langue facile à apprendre parce qu'en anglais t'as pas besoin de respecter les règles de la grammaire, tu dis n'importe quoi dans n'importe quel ordre et ça marche, c'est ça d'ailleurs la beauté de l'anglais, son irrationalité grammaticale, donc j'ai pas parlé pendant cinq ans, sauf bien sûr pour dire les mots qu'on a à dire tous les jours pour survivre, les oui, les non, les je-sais-pas, les merci, les bonjour, les salut, les au revoir, les peut-être, les combien-ça-coûte, les où-sont-les-chiottes, des trucs bêtes comme ça, mais ça c'est pas parler, mais non, c'est bafouiller... "

P. 50 : " Ah, ça t'embête que je fasse de telles erreurs, tu dis que ces déplacements temporels qui tiennent pas debout vont gâcher mon histoire, mais c'est pas le respect du temps, andouille, qui fait la beauté des histoires, c'est le ton, le rythme, et puis tu nous emmerdes avec tes questions de temps, bon d'accord je respecte pas l'ordre chronologique des choses et alors, "

P. 56 : " Oui au départ il y avait huit frères et soeurs du côté de ma mère, deux frangins, Maurice et Jean, et six frangines, Marie Fanny Léa Sarah Rachel et ma mère Marguerite, mais comme je te l'ai déjà dit, ma mère elle on l'a exterminée pendant la guerre avec mon père et mes deux soeurs, mais ça c'est une autre histoire que j'ai déjà racontée plusieurs fois ailleurs, donc je vais pas t'embêter avec ces choses tristes, peut-être que plus tard, dans la suite, faudra que je revienne là-dessus pour que tu comprennes pourquoi moi le grand rescapé de la connerie humaine je suis parti en Amérique, mais pour le moment revenons chez ma tante Marie à Montrouge et je te raconte ce qui s'est passé dimanche... "

P. 63 : " On lui avait enlevé un poumon à mon père et à la place on lui avait mis un truc dans la poitrine comme un petit ballon qui s'appelait un pneumothorax, et une fois par semaine il fallait qu'il aille au dispensaire de Montrouge se faire pomper de l'oxygène dedans, on lui faisait ça avec une longue aiguille, moi j'ai vu comment on faisait parce que j'allais souvent avec lui au dispensaire, à la fin de la semaine quand il avait presque plus d'oxygène dans son pneumothorax mon père avait du mal à respirer et alors la nuit quand il dormait il faisait des petits sifflements qui nous empêchaient de dormir nous et il se penchait souvent au-dessus du seau pour cracher du sang dedans, ah mon père il a pas eu la vie facile, tu sais il a passé une bonne partie de sa vie à l'hosto avant de se faire mettre en savonnette à l'âge de trente-sept ans "

P. 65 : " C'est pas mal hein, mais me dis rien, j'ai pas envie de savoir ce que tu penses de mon poème, et d'ailleurs tu sais quoi, eh bien c'est pas vraiment moi qui l'a inventé ce poème, je l'ai entendu dans ma tête pendant une nuit quand je dormais, une petite voix lointaine me l'a dicté dans un rêve, mais tu sais il est possible que cette petite voix elle-même ait piqué ce poème à une autre voix, la voix d'un poète qui lui aussi avait un père comme le mien, un père tubard un peu cannibale, ouais la poésie tu sais ça circule comme ça dans la tête des gens, moi j'en ai plein dans ma tête des poèmes des autres que j'ai appris par coeur, enfin des débris de poèmes qui maintenant m'appartiennent puisqu'ils sont là dans ma tête "

P. 66 : " Mais tu vois comme je me suis encore égaré, je voulais te parler de ma visite chez la tante Marie et voilà que je suis tombé dans la merde si on peut dire en te parlant de ce seau hygiénique, c'est incroyable comment une idée, une petite phrase, un mot, un seau, peut t'emmener dans la mauvaise direction, c'est ça l'improvisation libre, et moi tu vois je suis un grand improvisateur, mais ça c'est parce que j'ai fait du jazz en Amérique, est-ce que tu savais ça, oui, moi j'ai joué du saxo ténor, à Détroit, et c'est pour ça peut-être que ce que je raconte c'est un peu comme un grand solo be-bop... "

P. 68-69 : " Tu te rends compte les conneries qu'on peut sortir à un gars qu'on a pas vu depuis dix ans, j'avais quand même dix-huit ans quand je suis parti en Amérique, donc j'avais déjà atteint ma taille maximum, un mètre soixante-quinze, mais eux tu vois ils me prenaient encore pour un petit moutard, moi le grand voyageur qui avait traversé l'Océan Atlantique pour aller découvrir le Nouveau Monde, moi l'aventurier qui avais aussi traversé le Pacifique pour aller faire la guerre dans le Far East, en Corée, oui moi qui m'étais bagarré là-bas contre les gooks, moi qui avais turbiné comme un esclave dans les usines de bagnoles à Détroit, moi qui avais joué du saxophone ténor avec des gars comme Tommy Flanagan, Kenny Burrell, Frank Foster, les géants du jazz quoi, et même une fois Charlie Parker lui-même a joué avec mon saxophone, tu vas pas me croire mais c'est vrai, c'était au Blue Bird à Détroit, d'ailleurs ça je le raconte dans le roman des nouilles, c'est une scène formidable tu sais, un moment historique, y faudra que tu lises ça, oui moi qui avais joué au poker et au black-jack à Las Vegas, moi qui avais même essayé de faire du cinéma à Hollywood, non je blague pas, bon ça a pas marché mais quand même j'ai essayé, j'ai fait des auditions, moi qui avais baisé des tas de petites Japonaises aux yeux de travers et aux jambes en cerceau à Shimbashi, et la famille me traite encore comme un gosse, ah c'est pas croyable des gens comme ça... "

P. 81 : " Et justement ce que j'écris se situe entre ce désespoir et cette rage de vivre. Entre le feu noir et le feu blanc, si l'on peut dire. Entre les larmes et le rire. Et pourtant je me demande parfois si j'arriverai un jour à me libérer de ces tristes histoires qui sont en moi, si le fait de les raconter me permettra de m'en débarrasser, ou si ce sera plutôt le dégoût de raconter qui me libérera. "

P. 83 : " Il ne faut jamais se prendre trop au sérieux. Voyez-vous ce que je reproche le plus aux intellectuels, surtout les intellectuels français, c'est de s'intéresser seulement aux grandes misères humaines, de toujours vouloir nous expliquer les douleurs de l'humanité. Mais pourquoi ne pas s'intéresser aussi aux petits poissons rouges par exemple, eux aussi appartiennent à la création, eux aussi doivent parfois souffrir. "

P. 117 : " Écoute-moi bien mon petit gars, ce que je vais te dire c'est très important, donc fais bien attention, on marche toujours pour une raison, quand tu marches c'est parce que tu vas quelque part, au boulot, au supermarché faire tes commissions, chez ta copine, faire pisser ton chien, et même si tu vas nulle part, si t'as pas de destination précise, il y a toujours une raison pour marcher, c'est pour te dégourdir les pattes, pour faire de l'exercice, pour te faire circuler le sang, tandis qu'on danse pour rien, seulement pour la beauté de la danse, pour la forme, parce que finalement on peut jamais séparer le danseur de la danse, tandis que le marcheur, eh bien il marche pour quelque chose, c'est ça qu'il faut que tu comprennes si tu vas continuer à m'écouter, moi c'est pas de la marche que je fais ici, c'est de la danse, de la danse acrobatique, je raconte pas mes histoires pour arriver quelque part, je raconte pour le plaisir de raconter, et toi si tu m'écoutes pour savoir où je vais et ce qui va se passer à la fin, tu perds ton temps, il faut que tu m'écoutes seulement pour le plaisir de m'écouter, pour ma voix, ma voix dansante, si tu veux... "

P. 137 : " Je me souviens encore du jour où ma mère a cousu l'étoile jaune sur tous nos vêtements, elle pleurait doucement, et quand j'ai mis mon manteau pour aller à l'école, elle m'a dit, Laisse ton écharpe pendre dessus, comme ça personne verra... "

P. 145 : " Quand un musicien de jazz improvise un solo, et oublie pas que moi j'ai fait du jazz donc je sais de quoi je parle, on dit qu'il est en train de faire du noodling, parce que tu vois to noodle ça veut dire faire de l'improvisation, eh bien moi dans le roman des nouilles j'improvise à partir de ma vie, comme je fais avec toi en ce moment quand je te raconte mes histoires, donc, écoute-moi bien, si tu transposes symboliquement ce que fait le musicien de jazz à ce que fait l'écrivain, je veux dire l'écrivain comme moi qui travaille dans l'association libre en dehors des règles, eh bien lui aussi l'écrivain il fait du noodling, du noodling verbal bien sûr, ou mieux encore il fait du noodling-doodling... "

P. 175 : " Oh, tu connais pas Valéry, tu connais pas Le Cimetière marin, ce grand truc poétique vachement profond et vachement triste, merde alors le mec y connaît pas Valéry, c'est pas possible, tout le monde connaît Valéry, on en est à se demander quel genre d'histoires tu vas écouter, les gars qui te racontent leurs histoires ils doivent pas être très fortiches si de temps en temps ils citent pas les grands classiques, mais mon vieux tous les écrivains se citent les uns les autres sans dire d'où ça vient, mais oui tous les écrivains sont des voleurs de mots, après tout le langage appartient à tout le monde de la même façon, le langage est démocratique, tout le monde en possède en quantité équivalente, ce qu'on en fait est une affaire de goût personnel... "

P. 182 : " Attends, je sais, laisse-moi dire, je sais que je suis en train de parler des saloperies de ma famille et qu'en même temps j'ai différé pour te parler de cul, mais justement c'est ça les grands thèmes de mon récit, le cul et la famille, la famille et le cul, tout se résume là... "

P. 234 : " oui moi j'appartiens à cette formidable légion étrangère de la littérature qui est faite d'aristocrates en fuite, de déportés politiques, d'aventuriers indigents, de voyageurs sans bagages, de soldats de fortune, d'intellectuels itinérants, de réfugiés de toutes sortes qui saute-moutonnent les frontières linguistiques et géopolitiques et ce faisant créent une tradition littéraire parallèle qu'on peut appeler la littérature de l'ailleurs, en somme moi je suis un écrivain d'ailleurs, en tant que Français qui vis en exil j'ai, si tu veux, saute-grenouillé de l'autre côté de l'Atlantique et c'est pour ça qu'on m'appelle un frog là-bas. "

P. 243 : " Oui, c'est vrai, moi aussi j'ai vu ça, d'ailleurs je me souviens très bien que c'était le long d'une petite route en Normandie que j'ai vu un mort pour la première fois, un vrai mort, un mort en personne, pas un mort faux comme au cinéma, j'avais à peine huit ans, ça m'a fait un drôle de coup... "

P. 248 : " je connais un mec en Amérique qui s'appelle comme ça, Federman, mais sans accent, un drôle de phénomène, un gambler, je veux dire un mec qui joue tout le temps, un joueur quoi, lui aussi un rescapé de l'impardonnable énormité, peut-être que vous êtes cousins, on sait jamais, ce mec-là il dit toujours que d'être un survivant c'est une joie, survivre ne doit jamais te rendre triste, au contraire ça te libère de toutes responsabilités, moi je suis pas d'accord avec lui, et lui ai même expliqué une fois que mon rôle, si j'en avais un à jouer, en tant que survivant, ici, là-bas, n'importe où je vais, dans les villes, les pays, les livres que j'écris ou que j'écrirai, c'est de redonner un peu de dignité à ce qui a été humilié par l'Impardonnable Énormité... "

Thierry Guichard

   

Livres sur le site
( signale un article critique) :

Amer Eldorado 2/001
La Fourrure de ma tante Rachel
Ici et ailleurs    
Future concentration    
Mon corps en neuf parties    
Quitte ou double
Le Crépuscule des clochards
Moinous & sucette
L' Extatique de Jule & Juliette
Retour au fumier    
La Voix dans le débarras
Elle est là
Surfiction    
À qui de droit
Le Livre de Sam (ou) Des pierres à sucer plein les poches
Les Carcasses
Coups de pompes
La Voix dans le débarras / The Voice in the closet (bilingue anglais)
Chut
A la queue leu leu / The Line (bilingue anglais)
Federman hors limites
La Fourrure de ma tante Rachel
Les Carcasses

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos