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Les articles       

L' Inceste
de
Christine Angot
Stock
16.10 €


Article paru dans le N° 028
octobre-décembre 1999

par T.G.

*

   L' Inceste

Le succès médiatique rencontré par L'Inceste ne devrait pas faire oublier que Christine Angot est un écrivain. Son livre est là pour le rappeler, comme toute l'oeuvre bâtie pour faire reculer nos propres limites.

Il est étonnant tout autant que peu surprenant que le sixième roman de Christine Angot soit devenu l'événement de cette rentrée littéraire. Étonnant car ses livres ne se donnent pas facilement au lecteur. Il faut reconstruire les séquences, combler les vides, avaler des répétitions incessantes, comprendre le sens de la ponctuation, glisser sur les emprunts faits à d'autres. Mais ce succès médiatique est peu surprenant quand on sait que l'auteur d'Interview travaille sur la frontière très fine qui sépare la réalité de la fiction, ou plutôt la réalité de la littérature. Ça sonne vrai et pour une bonne partie des médias qui s'est emparée de cette jeune figure des lettres, c'est pain béni : on ne parlera pas de roman mais de témoignage sans fard, où elle dit tout, où les autres (et vous) sont habillés pour l'hiver. On ne parlera pas de l'écrivain mais de la femme... Christine Angot le sait : "ce livre va être pris comme une merde de témoignage" (p.197). Elle prend donc le soin de glisser plus d'un ver dans son fruit.
Constitué de deux parties peu distinctes, L'Inceste a de quoi irriter, surtout dans ses cent premières pages. Christine Angot narre la crise amoureuse qu'elle vit avec une autre femme, Marie-Christine. Elle lui téléphone cent fois, elle joue une comédie qu'on croyait réservée aux jeunes lycéennes, elle se regarde pleurer, elle nous dit qu'elle pleure, là, justement en écrivant, elle mélange tout, elle malaxe tout et elle va trop vite. C'est bien ficelé, habile, provoquant (dans le rapport clinique des scènes sexuelles, dans l'amalgame fait avec tout et notamment les camps de concentration). Mais bon. On s'en fout un peu de cette relation qui n'en finit pas de finir. Et même, c'est un peu pauvre, côté imaginaire, les rêves qu'elles font à deux : une grande maison, la plage, le bonheur. Ça fait un peu chabada bada et on verrait bien Lelouch se coller derrière sa caméra pour nous tourner Une femme et une femme sur les plages de l'île de Ré (le chien est tout trouvé, c'est celui de la femme aimée).
Mais la langue va vite. Deux trois mots, un point, deux trois mots un point. Ça file et ma foi, on file avec jusqu'à la page 101. Là, changement de ton, changement d'écriture : le livre prend le temps de tracer des têtes de chapitre; Christine Angot nous parle un peu plus à nous, même si c'est pour nous dire : "Je vous déteste. Je vous hais. Je voudrais ne pas savoir ce que vous pensez. Je sais ce que vous pensez. Toujours la même chose et tous pareils. Des veaux et je vous déteste." Surtout elle se parle beaucoup à elle-même, façon méthode Coué : "Il ne faut pas que je mélange cette fois. (...) Faut se calmer, essayer d'être ce qu'on est c'est-à-dire pas grand-chose (...) Et puis je vais essayer d'être polie." Commence alors une dissection du sujet Angot. C'est dur, cruel et surtout ça périme notre lecture des cent premières pages. On croyait lire un roman (même si le mot n'apparaît pas en couverture) sur l'amour, l'homosexualité et la passion et en fait, on entrait doucement au coeur même de la folie. On a mangé le fruit distraitement, le ver était dedans, tant pis pour nous.
Ce que l'écrivain fait dans les pages qui suivent le mitan du livre est un exercice de lucidité sans faille. La passion amoureuse n'est, finalement, que le symptôme d'une folie dont l'origine incomberait à la relation incestueuse que le personnage Christine Angot a eue avec son père. Parallélisme impeccable entre les deux histoires qui explique à lui seul le côté midinette de l'écrivain qui (comme dans sa jeunesse) rêve encore d'un bel amour en sachant, en sentant, l'impossibilité de toute idylle. Et ce n'est pas de la pudeur que de préciser "le personnage Angot" plutôt que d'écrire, par exemple, "l'auteur". La vie n'est pas l'écriture (même si l'inverse peut être vrai).
Revenons, alors en arrière, et regardons-y de plus près. L'Inceste fourmille de subterfuges. Par exemple, évoquant sa relation avec Marie-Christine et sa haine pour Nadine la cousine de celle-ci, la narratrice nous informe qu'elle est obligée de changer les noms suite à un rapport d'avocat fait sur son manuscrit. Extrait du rapport à la page 42. Qui, se trouvant dans le livre, prouve que celui-ci n'est pas issu du manuscrit que l'avocat a reçu. Et que le temps qu'il génère (un présent immédiat) n'est pas exact : première distorsion. Page 55 : "Je suis aujourd'hui dans ma chambre, assise à la table verte, table de jeu, sur laquelle j'écris." Quand un écrivain prend la peine de nous préciser qu'il écrit sur une "table de jeu" ça devrait quand même éveiller quelque soupçon. Surtout si, page 67, évoquant les dégâts physiques que l'homosexualité impose dans ses rapports sexuels, elle ajoute entre parenthèses un "(je ne plaisante pas)" qui tendrait à prouver que ce n'est pas toujours le cas. Ensuite, dans l'écriture elle-même, l'auteur multiplie, dans une même phrase, les destinataires : "Tu commandes chez Domus à Nîmes un canapé, elle savait que j'aime lire allongée" (p.37). Effet de voyeurisme garanti. Mieux : nous sommes pris à témoin, nous sommes le tiers de la relation. Plus pulsionnel encore, à propos des pratiques homosexuelles féminines, page 27 : "Se mettre à ras de terre, c'est étouffant". Belle contrepèterie ("se mettre à ras de touffe, c'est atterrant") qui agit comme un jeu de mots dont il est dit, page 155 : "Quand ils atteignent leur but, les mots d'esprit, qui nécessitent au moins trois personnes, l'auteur, son destinataire et le spectateur, aident à supporter les désirs refoulés en leur fournissant un mode d'expression socialement acceptable." L'écrivain, figure christique qui nous aide à "supporter les désirs refoulés"? CQFD.
Mais il serait faux aussi de croire que tout ici est maîtrisé et que l'auteur sourit diaboliquement dans son coin en pensant au bon tour qu'il nous joue. L'effet de sincérité, la folie dont il est ici question, ne sont pas artificiels. La frontière entre la réalité et l'écriture (toutes deux vécues par l'auteur) est poreuse. Au point que, évoquant un rêve fait par Marie-Christine, l'auteur ajoute : "Écrivant ça, je retrouve l'amour. Je l'aime." L'écriture, dès lors, ne parvient pas à mettre à distance le réel mal vécu. Au contraire, elle en rallume les braises, elle y retourne. Loin de pallier le manque, elle le recrée, et Christine Angot fait bien de comparer l'écriture à l'alcoolisme : leur spirale conduit au même gouffre.
L'Inceste
est un livre bouleversant et violent dans la mesure où il s'immerge dans notre inconscient, qu'il le fait avec une langue qui nous oblige à participer à cette immersion, et qu'au final, malgré la douleur de celle qui parle, on y prend du plaisir.

L'Inceste
Christine Angot

Stock
228 pages, 105 FF

L' Inceste de Christine Angot

 

 

 

 

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T.G.

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