Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

In memoriam
de
Linda L
Christian Bourgois
17.00 €


Article paru dans le N° 086
Septembre 2007

par Thierry Guichard

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    In memoriam

Trois personnages se partagent le nouveau livre de Linda Lê. Sola, une romancière qui s'est suicidée. Thomas, son dernier amant, et le narrateur, écrivain et frère de Thomas. Le narrateur sort d'une crise de folie où l'a plongé la mort de Sola dont il était épris. Gardons en tête les quatre premières phrases du livre : " Je serais devenu fou si je n'avais pas écrit ce livre. La folie me guettait cependant : à peine avais-je terminé que je le brûlai. Mener à bien l'oeuvre de sa vie et la détruire, est-ce extravagant ou sensé ? Je n'avais pas besoin de me poser la question. J'oscillais entre le rêve et la réalité. " Ce qu'il a brûlé, c'est le manuscrit qu'il composa, sur l'autel du deuil : Tombeau de Sola. Le livre que nous lisons en est la trace cendreuse : le narrateur revient sur la vie de Sola, sa rencontre avec la romancière dont l'oeuvre sera allée beaucoup plus loin que la sienne propre. Il exhume les extraits du journal que le père de Sola tenait en cachette. " Anti-héros " venu d'Iran à Paris où il connaît d'abord la misère, l'homme traîne un exil d'autant plus douloureux qu'il a laissé derrière lui sa jeunesse radieuse. Seul le cinéma, dont le journal égrène quelques films, le sort de son sentiment d'inexistence. La présence de sa fille ne l'empêchera pas de se suicider.
Le narrateur fait ensuite un détour par sa propre vie : une enfance subie à l'ombre de Thomas, " l'enfant-roi " auquel la réussite semble s'être donnée, son désir de se sauver par la littérature et l'ironie avec laquelle il considère ses propres livres. Éloigné de celui qui lui faisait trop d'ombre, le voilà ébloui par l'oeuvre radicale et dérangeante d'un météore lumineux : Sola la solitaire. Il la rencontre, pense la séduire, elle, cet alter ego dont il ne mesure pas, d'abord, combien elle le dépasse. Ce qu'il prend d'abord pour " du vague à l'âme " chez la romancière s'avère vite plus grave : victime de crises où elle perd tout contact avec la réalité, Sola s'enfonce dans l'antichambre de la folie. Incapable de sacrifier sa vie à son art, le narrateur saisit trop tard sa méprise : " mon erreur était de prédire que la littérature serait toujours son alliée, que, tant qu'elle écrirait, elle aurait assez d'allant pour triompher de ce qui la dévastait. "
La rencontre avec Thomas est enfant de hasard. Sola part avec le frère rayonnant qui abandonne pour elle sa vie banale. La souffrance de la perte, chez le narrateur, s'alimente à celle de la trahison. Mais Thomas non plus ne pourra infléchir le destin de Sola et pas plus que le narrateur, il ne parviendra à la rejoindre dans le silence où elle s'enfonce. Où elle disparaît. À l'évidence, Linda Lê met dans chacun des protagonistes des morceaux d'elle-même. Revenons aux quatre premières phrases du livre : on les entend désormais comme la parole de la romancière elle-même et l'on se dit que Sola, le narrateur, le père iranien, Thomas, sont autant de reflets de soi que tend le miroir du rêve. Une façon de recoller les morceaux du corps d'Osiris.

In memoriam, Christian Bourgois éditeur, 189 p., 17 e

 In memoriam de Linda L

 

 

 

 

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Thierry Guichard

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