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Les articles       

Interview
de
Christine Angot
Fayard
10.52 €


Article paru dans le N° 014
novembre 95-janvier 96

par Thierry Guichard

*

    Interview

Cruelle, tendre et impudique l'oeuvre de Christine Angot se donne tous les moyens de ne pas être prise pour ce qu'elle est : de la littérature. La preuve par le roman avec la sortie d'Interview

Dans Léonore, toujours (L'Arpenteur), Christine Angot proposait le journal d'une jeune mère écrivain, dont la naissance d'une fillette, Léonore, mettait en péril le travail d'écriture. Cette narratrice qui s'appelait aussi Christine Angot, renonçait à l'élaboration d'une oeuvre pour, simplement, marquer à l'encre noire chaque jour passé avec sa fille. Le bonheur de la maternité (ses angoisses aussi) était exprimé en termes simples. Sous un air de ne pas y toucher, le roman inoculait un amour maternel d'une telle intensité qu'un célibataire endurci et nihiliste aurait été touché.
A la page 45 de ce roman, la narratrice donne à lire quelques vers "j'ai composé ce poème, très vite au fil de la plume. Je suis contente et je le dois à Léonore". Mais quelques pages plus loin (p. 66) : "Maintenant je dois avouer quelque chose. J'ai menti. (...) J'ai recopié un poème dans Impressions du sud, une revue pas connue, et j'ai dit qu'il était de moi. (...) Il était de Marina Tsvétaïeva." Belle façon de nous mettre en garde : ce qui est dit, écrit, peut être mensonge...
Dans son nouveau roman, Interview il y a aussi des phrases qui ne sont pas de Christine Angot, une belle ritournelle sussurrée par Dominique A et placée dans la bouche de l'intervieweuse. Car Interview porte bien son nom : une journaliste de presse féminine, par ailleurs romancière, mène un entretien avec l'écrivain Christine Angot dont les romans témoignent d'un inceste. Et, bien sûr, ce qui intéresse la journaliste, ce n'est pas le travail littéraire de son invitée mais bien, à la Mireille Dumas, le témoignage bouleversant et intime sur ce drame.
L'auteur mêle deux récits : celui de l'entretien, martelé de questions et ponctué de remarques futiles ("Vous avez de la chance d'être bronzée en janvier.") et celui qui relate son séjour en Sicile, passé dans un pur bonheur. Cette alternance joue comme un balancier, le récit sicilien venant souvent contredire les jugements à l'emporte-pièces de la journaliste. A ses déclarations péremptoires, propres à nier toute valeur littéraire pour ne conserver que le témoignage ("Que je ne suis pas une styliste. Que je ne suis pas une femme de lettres en somme"), succède la relation d'un séjour en famille aux pieds de l'Etna, où le style, justement, s'érige haut, riche de libertés que beaucoup n'osent pas prendre : "Dans le jardin, Giuseppe s'occupait de Léonore, surtout la violence du chien" ou encore, pour exprimer le bonheur de vacances à ne faire presque rien : "On regardait les poissons vivre."
Parce que ce que l'écrivain dit est fort, cruel, impudique -il n'y a qu'à lire les premières pages de Vu du ciel (L'Arpenteur)- la société, et donc la journaliste qui en est la représentante, ne voudraient considérer Christine Angot que comme personnage de ses romans. En oubliant que ceux-ci appartiennent à la littérature et non à la réalité. C'est donc à une censure à rebours que s'attaque la romancière, une censure qui affirme "on va parler de littérature" et qui parle de tout autre chose, une censure qui fait des écrivains une sorte de demeurés qui, à l'heure de la télévision, continuent d'utiliser le livre pour communiquer. Mais Interview n'est pas un pamphlet, pas plus un témoignage. C'est un roman. Et si l'auteur est libre d'y inscrire ce qu'il veut, le lecteur y lira ce qui lui plaira. L'ambiguïté n'est pas prête d'être levée, d'autant plus que la romancière semble se plaire à habiter cet entre-deux.

Dans les toutes premières phrases d'Interview vous écrivez : "tout ce qui est gravé dans ma mémoire, je veux l'écrire." Dans Léonore, toujours, la narratrice émettait le voeu de tout marquer. Quelle est l'origine de ce désir, de cette nécessité?
Elle vient de l'intérieur du corps, de la voix intérieure empreinte de toutes les choses entendues à l'extérieur.
Ça peut être un devoir dans la mesure où il y a une absence de choix. Mais ce désir de tout marquer n'est pas du tout une loi sociale... C'est une fonction vitale.
L'écriture, j'ai envie que ce soit une chose directe, la plus simple possible, la moins métaphysique.
Dans
Interview une opposition est faite entre la Sicile, qui représente le paradis et Paris, l'enfer. Or la narratrice avoue ne pas écrire en Sicile. L'écriture serait une activité de l'enfer? Une souffrance?
Hélas. Il faut qu'il y ait un choc pour que naisse l'écriture. Il faut qu'à un moment on soit hors de soi, qu'il faille retomber sur ses pieds et il n'y a que l'écriture qui puisse nous permettre de le faire. Sinon, ce qui nous fait sortir de nos gonds, il faut l'oublier, le niveler...
Chaque chose doit marquer physiquement. L'écriture sert aussi à ça : à ce que les choses ne glissent pas, ne soient pas ranger dans des cases toutes prévues.
Il faut donc un événement pour déclencher l'acte d'écrire?

A l'époque cela faisait un an que je suivais des pistes qui n'aboutissaient à rien. Chaque jour tu te dis que tu vas être obligée d'arrêter d'écrire puisque tu n'arrives qu'à des impasses.
Mais un jour je trouve la forme du livre, avec cette idée de le construire à partir de questions. En même temps j'avais ces textes à propos de la Sicile; je travaille sur plusieurs textes à la fois sans savoir comment il vont sortir ensemble.
Ce qu'il faut c'est trouver ce qui est soi et ce que cela signifie, sinon le livre n'a pas de sens.
A travers
Interview, vous abordez un problème très important : celui du rejet de la littérature en tant que telle par la société. La littérature n'est intéressante que dans la mesure où elle raconte une histoire et si possible une histoire vécue...
Parler de création n'est pas possible car la création n'est pas sociale. La littérature exprime le noyau dur inatteignable de l'individu. Et donc, la société veut forcément la broyer puisque ce noyau dur ne s'intègrera jamais au dénominateur commun nécessaire à la vie en société. Or, dès que la société croit s'occuper d'écriture, elle ne s'occupe pas de littérature, c'est impossible.
Interview
ne parle pas seulement de la place de l'écrivain dans la société. Le roman parle aussi des êtres dans la vie. On n'arrive jamais à faire sentir à l'autre ce que l'on est intimement. Sauf peut-être avec l'amour, ou l'amitié. Or, dans le roman, il n'y a pas d'amour ou d'amitié entre l'écrivain et la journaliste.
Dans le roman la journaliste essaie d'arracher une confession de la romancière. Le refus aurait été une réponse. Or, vous avez choisi, en fin d'ouvrage, de laisser votre narratrice se raconter. N'est-ce pas ambigu?

Comme lectrice j'aime bien avec un écrivain être dans le doute. Même sur la qualité de son écriture.

Interview
Christine Angot

Fayard
138 pages, 69 FF

 Interview de Christine Angot

 

 

 

 

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Thierry Guichard

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