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Les articles       

Gens sans terre
de
Julia O'Foalain
Phébus
22.71 €


Article paru dans le N° 012
juin-août 1995

par Eric Dussert

*

    Gens sans terre

Inconnue ici, l'Irlandaise Julia O'Faolain publie Gens sans terre, un grand roman salué dans le monde anglo-saxon lors de sa parution en 1980. Vue panoramique sur une société fascinée par son histoire.

Née à Dublin en 1932, Julia O'Faolain vit hors d'Irlande. D'Angleterre en Californie, elle écrit sans quitter des yeux sa nation mise à mal par des siècles de pauvreté, des années de guérilla. Avec Gens sans terre, la romancière donne un éclairage nouveau au tableau d'une Irlande résistant à la perfide Albion. Entre les combats nationalistes des années vingt et les récents troubles d'Ulster, son roman met en scène trois générations d'une famille évoluant dans un pays tiraillé par ses vieux démons Guerre civile et Pudibonderie. Les protagonistes voguent entre les attraits d'un âge d'or disparu, la mauvaise conscience et la velléité rebelle d'en découdre avec le destin. Aguerrie aux formes denses de la nouvelle1, Julia O'Faolain analyse avec ironie des situations individuel-les pour souligner la fragilité des intentions humaines.
Votre père Sean2 était écrivain, votre mère Eileen publiait des contes, c'est une tradition familiale ?
En quelque sorte, mais j'ai d'abord voulu faire du théâtre, puis être interprète. J'avais sans doute envie d'écrire mais je m'y refusais. Et si j'ai commencé assez tard, ça ne tient pas qu'à mes parents. Pendant les années de The Bell, nous avions maison ouverte le dimanche où venaient beaucoup d'écrivains. Il y avait John Buchanan, Franck O'Connor... Moi, je servais les sandwiches et le thé. Tout le monde était très pauvre, certains mettaient le sandwich dans leur poche! C'était le moment héroïque de la littérature. Alors oui, dans ma famille la littérature c'était une chose naturelle.
Dans quelles conditions avez-vous écrit
Gens sans terre ?
Je n'habitais plus en Irlande depuis longtemps. J'y avais mes parents, des amis, j'y passais mes vacances mais je sentais que le pays m'échappait. Il fallait que j'en parle tant que je le connaissais. Les événements d'Ulster dans les années 70 nous ont tous surpris, ils m'ont montré que j'avais mal compris mon pays. J'ai réalisé que les conflits étaient cycliques, alors j'ai imaginé un drame pour mettre en scène cette répétition de l'histoire.
S'agissait-il de démontrer l'ambiguïté des meneurs d'hommes ?

Je crois qu'un roman ne démontre pas. Il pose d'abord des questions dont les réponses n'appartiennent pas au romancier. Je cherche les situations compliquées parce que je sens que là où il y a tension, il y a histoire. Les théoriciens, les partisans qui veulent mourir en martyr décident que les choses sont figées, mais les citoyens ont vu trop de changements pour adhérer au discours immuable des nationalistes. J'ai manifesté à Londres lorsque les membres de l'IRA étaient internés, aujourd'hui je ne le ferai plus. Ils brisent des rotules, s'entre-tuent. Pour un homme politique, le problème est bien plus délicat parce que la responsabilité de trancher lui revient. Son dilemme est passionnant.
La figure romantique du héros rebelle ne vous a pas séduite ?

Nous avons eu trop de héros. Une des préoccupations des protagonistes de mon livre est de découvrir que le héros de 1921 sur lequel reposent leurs ambitions et leur influence, n'était pas aussi héroïque que ça. C'est fragile la réputation d'un héros. Un type qui est dans le bain ne peut pas y voir clair. En revanche, l'écrivain peut apporter la lucidité en prenant du recul...
Votre quidam a une tête de patate, c'est le portrait-charge d'un peuple?

En Irlande, on est toujours en retard sur tout. On mange de façon démodée et résultat, on a des gros visages bouffis et rouges comme à l'époque de Gainsborough. Il faut que l'Irlande parvienne au XXe siècle. Les protestants du Nord se demandent pourquoi ils entreraient dans un pays où ni le divorce ni l'avortement ne sont tolérés. Au sud, nous avons enfin une présidente éclairée qui veut importer les droits sociaux qu'ont les autres pays d'Europe. Il y a évidemment les ligues de vertu mais elles poussent le cri de l'agonisant, l'Église n'a plus autant de pouvoir qu'il y a quinze ans.
Un critique anglais a dit qu'aucun écrivain irlandais n'était pris au sérieux avant d'être censuré. Un adage dont John MacGahern a fait les frais?

L'histoire que je connais ne concerne pas un livre de MacGahern mais l'écrivain lui-même. Il avait divorcé et comme il était enseignant, son curé l'a renvoyé. Car c'est le curé qui nomme l'instituteur dans les villages, c'est dire le puritanisme! À l'époque de mon père, des débuts d'Edna O'Brien jusqu'aux années 60, on ne pouvait rien lire mais la censure a perdu ses dents depuis. J'ai commencé vers 1968 et je n'ai pas eu d'ennuis, mes livres n'étaient pas particulièrement dangereux... Ceci dit, le caractère inoffensif d'un livre ne l'empêchait pas d'être censuré!
Le personnage de Judith, vieille religieuse obnubilée par sa mémoire, n'est-il pas l'allégorie d'une Irlande morbide ?

Quand on m'a dit qu'existait une vieille femme d'une grande famille qui croyait en 1971 qu'on était en 1921, je me suis dit que c'était l'avatar d'Irlande! On dit que la folie y est très répandue. Je crois que c'est un pays qui est fascinée par la mort. Je cite souvent un vers d'une poésie irlandaise du XVIIe siècle très typique : "Que peuvent-ils savoir de ce que nous savons qui savons mourir". C'est effarant cet orgueil du vaincu.
Lamentation et vantardise sont les modes d'expression favoris de l'Irlandais?

Quand vous n'obtenez pas de succès dans la vie, vous vous construisez un monde parallèle. Parfois il est plein de vantardise parce que vous vous sentez bien, parfois plein de lamentations. Dans les vieilles sagas irlandaises, le personnage protéiforme est courant. C'est le cas du Léprechaun, le farfadet qui change pour se défendre. Il a de l'or et si vous réussissez à le tenir, il vous le donne. Mais il réussira à se changer en anguille pour vous échapper. Nous sommes comme le Léprechaun, nous aimons changer, jouer la comédie. C'est le blarney! Blarney est une petite ville près de Cork où se trouve une pierre. Si vous l'embrassez, il vous vient une faconde, une facilité d'amadouer les gens. Lorsqu'un jeune homme dit des choses gentilles à une jeune femme, elle dit : Ah, ça c'est du blarney !

(1) On peut lire Première Conjugaison et, Le Chevalier dans les anthologies de nouvelles irlandaises des Presses Universitaires de Caen (1987 et 1992)
(2) Deux ouvrages sont disponibles en français : Passions entravées, un recueil de nouvelles (Gallimard, 1991) et un essai, les Irlandais (Coop Breizh, 1995).
(3) Revue créée en 1940 par Sean O'Faolain afin de publier les auteurs irlandais frappés d'ostracisme par les Anglais qui n'appréciaient pas la neutralité de l'Eire vis-à-vis de l'Allemagne.

Gens sans terre
Julia O'Faolain

Traduit par
Jacques Georgel
Phébus
432 pages, 149 FF

 Gens sans terre de Julia O'Foalain

 

 

 

 

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Eric Dussert

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