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Les articles       

Et l'un l'autre Bruna Zanchi
de
Bernard Vargaftig
Belfond
7.47 €


Article paru dans le N° 010
décembre 94-janvier 95

par Emmanuel Laugier

*

    Et l'un l'autre Bruna Zanchi

Aragon disait de lui : " Moi, j'aime ça, ce langage haché comme la douleur ". Cette écriture se fait dans l'élan et l'entaille, jusqu'au ressassement : rencontre avec Bernard Vargaftig dont deux livres paraissent.

Un enfant s'élance dans une course, s'incline dans ses enjambées de dératé jusqu'à tomber, à bout de souffle, au bout de la route comme on tombe dans les bras de quelqu'un : c'est véritablement à cette scène que Bernard Vargaftig (né en 1934) compare ses poèmes. Sa parole n'a pas ainsi l'expansion lente de l'écoulement. Elle court, elle est, comme le titre de l'un de ses recueils, une Lumière qui siffle. Elle sonne, elle s'infléchit, s'élance et se rompt, recommence à partir de cette même course, en sens inverse.
De ses deux derniers livres -Distance nue, Le Monde le monde-, Bernard Vargaftig nous dit, yeux écarquillés derrière ses larges lunettes, qu'il y chercha ce après quoi il continue toujours de courir ; c'est que la vitesse s'engouffre dans les mots et relance à chaque fois le jeu. C'est ainsi l'action dynamique de la répétition qui relève si singulièrement la place de cette poésie par rapport aux chapelles et parti-pris poétiques. Ayant fait le trajet de Nancy, où il vit, jusqu'à Paris où nous l'avons rencontré près de la gare de l'Est, l'homme parle comme ses poèmes, nommant les expériences rases qui constituèrent son trajet -la difficulté d'avouer et de porter son nom, la rencontre de l'être aimé, etc.-, évoquant par des mots maigres son travail de remontée vers le poème.

Bernard Vargaftig, votre poésie compte depuis toujours sur quelques familles de mots, mots récurrents, répétés, inversés, comme "taire", "courir", "trouer", "échos", "muet", mots qui semblent abstraits comme "vitesse", "syllabes", "phrases", très quotidiens, "chien", "robe" et "manteau", "seins", "jasmin", noms d'arbres et d'oiseaux, "fenêtre", "escalier"...
Je ne peux pas faire autrement. Mais la première chose à laquelle je réagis, c'est que "syllabe", "phrase", "vitesse", etc., ne sont pas pour moi des mots abstraits. Quand je dis "syllabe", c'est comme dire "jasmin", c'est très concret. Tout ces mots, c'est mon monde, le monde entier, ils sont dedans, leurs sons créent du sens, comme le son du monde. Le mot vitesse, par exemple, on le voit dans l'acte de courir vers..., de s'élancer ; c'est dans ce rapport que l'abstraction du mot tombe, disparaît.
Vos recueils sont comme un seul et même grand texte, inachevable, répétitif...

Cette répétition que l'on peut ressentir dans mes livres, ce serait comme une sorte de journal, une suite musicale, ce serait Bach par exemple, plutôt qu'un carnet de bord. L'important pour moi est de faire d'un poème un livre. Il y a la volonté de faire un objet. Ceci pour dire que chacune des séquences, des strophes, d'un poème me dicte le livre à venir. Il y a des problématiques, si l'on veut, qui varient à chaque livre. Pour Cette matière, qui est un livre écrit à partir de photographies de sexes féminins, il y a deux parties de 69 poèmes. L'architecture du livre est comprise entièrement dans cette matière du sexe. Tout mes livres se font dans cette idée d'architecture, répètent autrement, se recommencent. La répétition que vous dites n'a rien d'un mécanisme.
Mais cette répétition, qui fait, dit Jean-Marie Gleize, le lyrisme
"nominal" de vos poèmes, comment empêcher qu'elle devienne un "piétinement" nerveux, une répétition finalement vide?
La peur de tomber dans cette répétition vide m'a toujours cerné. Il y a la répétition comme procédé -répéter un mot- et celle qui fait partie de la vie. Elle peut être à la fois un calvaire, une aporie, quelque chose de figé. Lui échapper, c'est créer une répétition vivante, qui renouvelle. Je cherche la même chose, ce qui me fait me tenir droit, un besoin d'être. La répétition est quelque chose qui simultanément m'afflige et me pousse toujours devant, pour être.
Vous dites dans un essai critique -
L'Inflexion - que le travail sur le vers revient pour vous à ressentir quelque chose de profondément vécu, qu'entendez-vous par là ?
Le vers est d'abord une propulsion, un élan. Cette propulsion du vers, c'est comme le fond de la vie dans laquelle il y a constamment ces élans et ces ruptures, ces coupes. Quand un enfant court ou que deux amants s'embrassent, c'est un langage élancé comme le vers s'élance, s'infléchit. C'est ce qu'il faut respecter dans les choses, la vitesse, l'inclinaison, l'incessante rupture et l'incessant élan. Le vers ne me sert pas à dire quelque chose, il dit quelque chose. Le vers ne me permet pas de dire ce que la prose dirait. Il est ce qui me permet de prendre conscience de ce que je fais, donc, d'éviter la répétition exclusivement négative -celle qui fige-, mais sans pour autant qu'un savoir lui préexiste. Sinon, c'est la versification, les élans/ruptures qui font être n'apparaissent plus, ce n'est donc plus l'expérience de la poésie.
"Élans/ruptures"
dans la vie, dans le vers lui-même. La mémoire qui s'y nomme est toujours une déchirure...
J'essaye, comme tout un chacun, de garder, de ne pas oublier. Toutefois, si je pense à mon enfance, je ne me souviens plus. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ma mère, juive, était résistante et portait le faux nom de Vautrin. J' ai oublié celui que je portais. Qu'est-ce qui me reste de cette enfance, de ce temps et de cette mémoire, sinon l'éclair d'une déchirure. S'avouer et avouer ce que l'on était, c'était mourir. D'où, probablement, non l'oubli, mais une mémoire déchirante sur laquelle on ferme les yeux et, les fermant, que l'on garde encore au fond des yeux.
Tout cela (la mémoire, la perte, la langue, etc.), ne se lie-t-il pas aussi à la notion d'aveu, dont le mot se retrouve dans la plupart de vos recueils?

L'aveu, c'est être, exister. Au fondement de mon expérience, et j'en ai pris conscience que bien plus tard, on a voulu me tuer parce que j'existais. Avouer qui on était coûtait la vie. Mais l'aveu d'aimer, c'est dire "je suis, je t'aime parce que tu es". L'aveu consiste à dire "je suis là". C'est pourquoi toute poésie est une résistance. L'aveu, prendre conscience qu'il y a à être, que l'on est, c'est la bête noire des institutions, des pouvoirs qui, eux, au contraire, aplanissent, cherchent à faire du neutre là où être c'est se dresser dans l'impulsion.
Pourtant, cet aveu est toujours nommé dans une difficulté, presque dans son impossibilité?

L'aveu n'implique pas que soi. Il y a l'autre, le "tu" qui fait face. Quand bien même on voudrait s'unir à ce "tu", il demeure en face de nous. L'aveu total, envers soi ou l'autre, ce serait aller jusqu'au fond et par là même nous déchirer. L'aveu est l'amorce de toute identité et sa fin.
Cette présence de l'aveu fait-elle d'abord de vous un poète de l'intériorité?

Finalement, je n'aurais pas formulé l'aveu, il y a quelques années, comme un travail intérieur. Mais, oui, j'ai été quelqu'un qui a montré des déflagrations intérieures, des mouvements de nappes internes, des ciels intérieurs...
Mais il y a l'autre justement, la femme aimée, son nom, avoué dans
Et l'un l'autre Bruna Zanchi (1981), réduit à Bruna dans Cette matière (1986) jusqu'à n'être ensuite qu'un tutoiement. L'autre, c'est ce qui est centre dans le poème, le fait d'être une forme de résistance et de sauvegarde? Une véritable éthique?
J'aimerais que vous ayez raison. Ce rapport à l'autre, à son nom, ce serait vraiment être droit, une intégrité, une exigence avec soi-même, une rigueur. Alors, oui, ce serait une véritable éthique. L'aveu comme résistance à tout ce qui cherche à effondrer l'être.
Cet appel de l'autre, du féminin, donne à vos textes une dimension érotique peu commune par rapport à tout ce que l'on entend par "littérature érotique". L'érotisme, qu'est-ce pour vous?

Le monde est "sexué". C'est dans cette dimension "érotique" que l'être se déploie dans toute sa grandeur. La littérature dite "érotique" sépare le sexe et la chair du monde, voue une attention exclusive aux fantasmes sexuels, isole, donc, cette machinerie du fantasme et du corps du reste, de tout ce qui fait chair, aussi bien l'autre, le monde, le langage. Je n'enferme pas l'érotisme dans le seul comportement sexuel. L'érotisme reçoit du reste et donne au reste, comme dans le rapport amoureux, c'est-à-dire donne au poème, au langage, au monde et reçoit d'eux. L'association de deux mots, c'est déjà l'érotisme.
Enfin, dans
Le Monde le monde et Distance nue, vos derniers livres, il semble que quelque chose s'apaise?
Distance nue
, ce serait la poésie entière, de l'amour, les relations entre le "je" et le "tu". S'il n'y pas cette distance, cette distance nue, il n'y en a plus d'autre. Sans elle, on s'accolerait à l'autre, on l'effacerait. Le Monde le monde, c'est dire dans le moment de la répétition que le premier monde prononcé est déjà loin en arrière. C'est la vitesse qui est dans le réel, qui s'engouffre dans les mots, dire deux fois pour être du monde. Quant au fait de savoir si cette Distance nue ou la répétition dans Le Monde le monde signifie que je vive un peu mieux le monde, je dirais que c'est seulement une volonté d'y être, seulement çà. L'aveu, c'est ce par quoi l'on commence à être, jusqu'à la fin.

 Et l'un l'autre Bruna Zanchi de Bernard Vargaftig

 

 

 

 

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Emmanuel Laugier

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