Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

La Jubilation des hasards
de
Christian Garcin
Gallimard
12.00 €


Article paru dans le N° 060
Février 2005

par T.G.

*

   La Jubilation des hasards

Un subtil recueil de nouvelles pour éclairer les moments où une vie peut basculer et un roman jubilatoire et souterrain : Christian Garcin ajoute deux nouvelles pièces à son cheminement métaphysique.

Le roman qui signe le retour d'Eugenio Tramonti, déjà croisé dans Le Vol du pigeon voyageur, porte bien son titre : La Jubilation des hasards, emprunté à Claudel, évoque les rêves prémonitoires.
Ceux qui n'ont pas lu Le Vol du pigeon voyageur (il importe peu de l'avoir lu pour s'attaquer à celui-ci) apprendront vite à connaître Eugenio : ce journaliste (pour un magazine marseillais) fut un écrivain qui n'écrit plus depuis que la vanité d'ajouter son nom à la longue liste des écrivains l'a étreint.
Il a un peu de mal à se sentir présent dans le monde qui l'entoure, où la sagesse espiègle de Mariana, sa compagne, le maintient à flot. L'histoire qu'il nous raconte (c'est bien lui, cette fois, qui prend la parole : on assiste à la renaissance d'un écrivain) est close quand s'ouvre le roman. Nous voilà en retard d'un train (d'un avion plutôt) et cette impression que le temps a subi une déflagration ne va plus nous quitter durant tout le roman. Quelque chose a eu lieu que l'écriture va mettre au clair : "(...) À présent, il va me falloir démêler tout ça. " Calez-vous dans votre siège, le voyage commence. Eugenio nous raconte donc une histoire et aussi que celle-ci, il l'a racontée d'abord à Choisy-Legrand, son patron, puis à Mariana. Nous voici donc placés en bout de chaîne à la suite de deux personnages de fiction ; c'est comme si nous étions passés de l'autre côté du miroir. Tout commence par deux rêves dont celui d'un terrier dans lequel Eugenio se voit vivre en même temps qu'il devine que ce trou est un livre. Plus tard, arrive une étrange dame, Shoshana Stevens spécialiste des morts qui, à un Eugenio incrédule, raconte qu'elle a rencontré son père, décédé il y a quarante ans. Ce qu'elle lui narre, qu'Eugenio raconte à un Choisy-Legrand plus incrédule, puis à une Mariana plus curieuse, on ne va pas le raconter ici. Ce serait gâcher le plaisir. Disons que parfois, selon Shoshana, les morts deviennent des " consciences sans corps " qui trouvent à s'incarner et souffrent d'être morts parmi les vivants. Eugenio est concerné et un Hongkongais qui vient de naître à New York aussi. Ce serait bien que notre héros se rende là-bas, lui qui ne veut pas voyager. Lui auquel son patron vient de confier la mission d'aller à New York pour écrire un papier sur l'après 11 septembre...
Après une première partie toute en procédés dilatoires pour repousser le moment de la révélation, et en propos rapportés qui s'emboîtent jusqu'à l'ivresse (" Je crois que j'ai fait un rêve cette nuit, me dit Sheridan Schann, dit Shoshana Stevens, ai-je raconté ensuite à Choisy-Legrand puis à Mariana "), nous suivons Eugenio à New York. Le roman mêle l'enquête, le cheminement labyrinthique dans Big Apple, les histoires qui se répondent les unes aux autres, la solitude d'Eugenio qui embrasse tous les jours Mariana par cartes postales interposées. C'est plaisant, limpide. Mais, peu à peu l'histoire se fait plus profonde qu'il n'y paraissait. Les personnages qu'Eugenio va croiser portent des histoires de grottes et de terrier dans lesquels des solitaires ont décidé, subitement, de s'enterrer. Quelle est leur souffrance ? Quelle incapacité à vivre leur vie les fait tels ? Dans une New York de fin de civilisation, Eugenio n'a guère qu'un scepticisme troublé à opposer à ce qui se révèle à lui. Il entrera, peu à peu, dans le labyrinthe au centre de quoi, peut-être, c'est lui-même qu'il rencontrera. Un rêve, en fin de roman, restitue l'image exacte du rongeur qui, dans Sortilège, avait trouvé refuge dans la cage thoracique d'un squelette. Comme si la pièce centrale où Eugenio découvre le mystérieux bébé avait possédé en elle, l'Aleph " le lieu de tous les lieux " (Labyrinthes et Cie) cher à Borges. Et que La Jubilation des hasards ouvrait à presque tous les autres livres de Garcin. Comme si, sous la limpidité de l'histoire, se jouait une quête plus métaphysique. On n'épuisera pas facilement les lectures de ce roman.
La Neige gelée ne permettait que de tout petits pas
regroupe neuf nouvelles dont la plupart évoquent ce moment où quelqu'un décide de fuir, disparaître, s'en aller. C'est un commercial qui ne veut plus rentrer chez lui pour ne pas tuer sa femme, une mère qui profite de l'arrêt du train dans lequel elle voyage avec son mari pour le quitter et prendre une autre voie, c'est une jeune épouse qui nuitamment fait sa valise et va marcher dans un champ d'herbes hautes. Chaque nouvelle saisit dans la limpidité d'une langue délicate le moment où quelque chose fait signe et touche silencieusement un personnage. Nous sommes comme dans un présent suspendu et bref, l'instant d'une révélation infime et bouleversante. C'est très beau, tout simplement.

La Jubilation des hasards, Gallimard, 147 p., 12 e
La Neige ne permettait que de tout petits pas

Verdier 88 p., 12,50 e

La Jubilation des hasards de Christian Garcin

 

 

 

 

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