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Les articles       

Future concentration
de
Raymond Federman
Mot et le reste
13.00 €


Article paru dans le N° 050
Février 2004

par Emmanuel Favre

*

    Future concentration

Jugé trop avant-gardiste ou tumultueux, Raymond Federman a longtemps été boudé en France. Portrait d'un sémillant jeune homme de 75 ans qui, de livre en livre, joue sa vie à quitte ou double.

Né en 1928 à Paris, Raymond Federman est l'unique survivant d'une famille ouvrière décimée dans les camps. En 1947, il débarque aux États-Unis (si vous n'avez pas encore lu Amer Eldorado 2/001 ou La Fourrure de ma tante Rachel qui relatent cet épisode, il faut vous précipiter). Tour à tour ouvrier dans l'industrie automobile, jazzman, champion de natation, joueur professionnel et même parachutiste durant la guerre de Corée (la Green Card, ça se mérite), Raymond Federman a inventé un nouveau genre littéraire : le noodle novel ou roman de nouilles.
Sorte de Tristram Shandy des temps modernes, il n'hésite pas à enfreindre les règles pour composer des livres en " triste fourire " qui collent véritablement à sa vie. Personnifiant la pensée en mouvement, il n'a que faire des effets de manche et de la perfection. La grammaire le ralentit et on sent que le type n'a guère le temps de se tirer sur la nouille ! Son truc à lui, c'est d'aller vite pour ne pas emmerder le lecteur, de filer des contorsions à la langue et de laisser la vie transpirer. Proche d'un Céline " bien que Céline ait dit des obscénités au sujet de ceux qui ont un nez juif ", ou plus près de chez nous d'un Prigent le premier à l'avoir édité en le qualifiant d'écrivain célino-beatnik Raymond Federman évolue en littérature avec une rare liberté. On devine l'homme pas facile à apprivoiser, peu importe, on ne se lasse pas de l'écouter improviser. Son dernier ouvrage, Mon corps, lui fournit l'occasion de revenir sur quelques événements marquants de son existence et de s'ausculter sans tomber pour autant dans le nombrilisme.
Un nez comme
" un monument topologique à la mémoire de ceux qui sont morts à cause de leur nez ", des yeux doux et accueillants, une molaire en ruine, comment vous est venue l'idée de faire le tour du propriétaire de votre corps ?
Très souvent, en terminant un livre, je me demande : " d'où sort-il celui-là ? " Mon corps m'a été suggéré par un professeur allemand, Rinehard Kruger. Il organisait une conférence sur la sémiologie du corps. Un jour, il m'écrit que cela risque d'être drôlement chiant d'avoir une vingtaine de vieux profs allemands gâteux en train de discuter du corps humain et me demande si je veux bien participer à la conférence en écrivant quelque chose d'amusant pour l'illustrer. Un soir, alors que je leur coupais les ongles, mes doigts de pieds se sont mis à me raconter une histoire. J'ai composé le texte sur mes orteils sur le champ et l'ai envoyé dès le lendemain à Rinehard. Je n'ai pas pu aller à la conférence, mais Rinehard a lu mon texte, et il paraît que tout le monde se roulait par terre. Donc j'ai continué. Il m'a fallu bien sûr déterminer combien de parties j'allais écrire. Faire le tour de son corps ce n'est pas comme faire le tour de France à vélo. Le corps est infini. J'ai donc décidé de me limiter à neuf parties. Le numéro neuf (mon organe sexuel) étant celui qui abolit tous les autres.

Était-ce le moyen d'aborder l'autobiographie d'une autre manière ?
Un jour, j'ai demandé à un éditeur qui venait de refuser un de mes manuscrits parce qu'il le jugeait trop autobiographique, ce qu'il savait de ma vie. Il m'a répondu, rien. J'ai été très content que cet éditeur refuse de publier mon roman, car il n'avait rien compris. Écrire mon corps est certainement une autre façon de parler de ce qui lui est arrivé ou ce que je m'imagine lui être arrivé. Après tout, le corps est ce qui nous relie au monde. C'est lui qui prend les coups. C'est lui qui résiste à la mort. C'est lui qui exprime la souffrance. Il me semble qu'un récit autobiographique qui ignore le corps n'est pas un récit complet.

Vous ne l'avez d'ailleurs guère ménagé.
C'est vrai qu'il en a pris des coups. Mes cicatrices l'attestent. Tout d'abord à 13 ans, dans la ferme dans laquelle je travaillais pendant la guerre. Puis dans les usines de bagnoles à Détroit ou lorsque j'étais crève faim à Nouillorque. Ensuite lors des sauts en parachute avec la 82e Airborne Division, sans oublier le cancer, plus récemment. Il faudrait également mentionner les insultes qu'on lui a souvent jetées à la gueule. Fils de tubard quand j'étais écolier à Montrouge. Sale youpin pendant la guerre. Frog ou frenchy en Amérique. Dirty yankee ou pussy-eater dans l'armée. Ça aussi, ça fait mal au corps.

En 42, vous échappez à une rafle qui transforme " toute la famille en savonnettes ". Les débuts n'ont pas été roses à votre arrivée aux États-Unis en 1947. Aujourd'hui, vous sous-titrez vos livres " récit exagéré à lire à haute voix " ou " roman improvisé en triste fourire ". Le rire, l'emphase, c'est ce qui permet d'endurer, de supporter les drames de l'existence ?
Quand on a en soi une absence intolérable qui ne vous quitte jamais, quand on survit à ce que je nomme l'impardonnable énormité du 20e siècle, soit on se suicide comme Tadeusz Borowski ou Primo Levi, soit on éclate de rire devant la grande connerie humaine. En règle générale, j'aime faire rire le lecteur, faisant mienne la phrase de Beckett : " rire ou pleurer c'est la même chose à la fin ".

Dans Amer Eldorado, vous évoquez le moment où Charlie Parker vous emprunte votre saxo. La composition de vos livres s'apparente à des morceaux de jazz : rupture dans la narration, changements de rythmes, effets de typographie, digressions. Vous semblez sans cesse vouloir jouer avec les limites.
Ah, le jazz... C'est lui qui m'a permis d'endurer mes dix premières années en Amérique. Franchement, ce n'était pas drôle le travail à la chaîne. Aussi le soir, on allait jouer et écouter du jazz jusqu'aux limites de notre corps. C'est le jazz qui m'a appris à écrire, ou plus exactement, qui m'a fait entendre comment je devais raconter une histoire. Le jazz, surtout le be-bop, m'a appris à ne pas respecter les règles, y compris celles de la grammaire ou de la chronologie. Certains critiques américains ont d'ailleurs rapproché mon écriture d'un solo de saxophone. Il est vrai que la part d'improvisation est très importante dans ce que j'écris. À une jeune femme qui un jour me demandait pourquoi j'écrivais, j'ai répondu : " Pour être libre. Pour me libérer de tout ce qui m'empêche d'être moi et d'aller jusqu'au bout de moi-même ". J'écoute toujours du jazz en écrivant. Cela donne du rythme à ce que je fais.

En vous lisant, on a l'impression que vous avez choisi la vie plutôt que la posture littéraire.
Ce n'est pas moi qui ai choisi la vie. C'est ma mère qui m'a offert un surplus de vie lorsqu'elle m'a poussé dans le débarras, ce jour de juillet de 1942, et m'a chuchoté le premier mot de ce que j'allais devoir écrire : Chut... Ce chut signifiait, ne dis rien, reste là, et un jour fait de notre histoire de la littérature. Plus tard, j'ai découvert que la vie pouvait aussi être une fiction. Comme le dit l'épigraphe de Mon corps, chaque homme invente une histoire, qu'il prend, un jour, pour l'histoire de sa propre vie. La littérature n'est pas seulement une posture, c'est aussi une imposture.

Vous qui avez bien connu Cioran, ce chut ne signifiait-il pas également, De l'inconvénient d'être né ?
Ce débarras, dans lequel ma mère m'a poussé, était-il un berceau ou un tombeau ? J'ai souvent joué avec ces deux termes qui s'accordent mieux en anglais : the womb or the tomb ? Je suis sorti de ce débarras presque nu, n'ayant ni argent, ni tickets de pain, ni éducation, plus rien. Peut-être aurait-il été préférable d'y retourner, de rester dans le noir et le silence de ce trou, plutôt que de vouloir affronter la vie au risque d'échouer. Mais j'ai choisi la vie. La vie et le rire. La première fois que j'ai rencontré Cioran, je lui ai dit que je trouvais ses bouquins marrants. Cela lui a fait plaisir.
Dans un livre sur les cyniques, des présocratiques à nos jours, un écrivain anglais dit de moi que je suis a happy cynic. Il y avait de l'humour dans le cynisme de Cioran. Ce qui lui manquait, c'était de la compassion pour le reste de l'humanité, cette compassion qu'on retrouve chez Beckett. Ce chut de ma mère voulait peut-être dire : c'est mieux si tu ne sors pas. Je regrette de t'avoir donné la vie.

Dire de la littérature qu'elle est une imposture, n'est-ce pas ce genre de propos qui vous a valu d'être longtemps boudé en France ?
Pendant longtemps, mes rapports avec les écrivains français se sont limités à mon statut de professeur. J'étais prof de littérature et quand je rencontrais ou correspondais avec des écrivains, on me faisait sentir que c'était en tant que prof. Je n'étais pas connu ou reconnu en tant qu'écrivain, sauf par Beckett. C'est Christian Prigent et ses acolytes de TXT et Tartalacrème qui les premiers m'ont considéré comme un des leurs. Et puis, j'étais plutôt maltraité par les éditeurs, y compris par ceux qui me publiaient. Que n'ai-je entendu sur mon compte ? Que je trahissais la langue française parce que j'écrivais en anglais. Que me traduire revenait trop cher, que je n'avais donc qu'à le faire moi-même. Que mes livres étaient trop bavards, trop scatologiques. Qu'on en avait assez de ces histoires de juifs qui foutent le camp en Amérique.
On m'a même dit que je ne savais pas y faire dans les " belles lettres ". Moi, je revendique le fait de faire des " moches lettres ". Il me paraît difficile de faire des " belles lettres " devant les obscénités de l'histoire... C'est un peu le même problème qui se pose en ce moment avec ma poésie. On me laisse entendre qu'elle ne se situe pas assez dans les courants poétiques à la mode.

Vous êtes cependant devenu une référence pour l'avant-garde française.
Référence, je ne sais pas. Ce n'est pas à moi de le dire. Et puis mes livres paraissent ou réapparaissent en France seulement depuis peu et on n'en a encore pas dit grand-chose. Mais il est vrai que je me sens plutôt proche d'écrivains comme Christian Prigent, Nathalie Quintane ou les gens de Al Dante. Après être tombée sur Amer Eldorado, Nathalie Quintane s'est mise en tête de faire découvrir mon travail en France. Depuis, Al Dante publie mes romans, Les éditions Le mot et le reste, ma poésie, et on se met à discourir de l'oeuvre de Federman sur France Culture ! Ce que je tiens à dire, c'est que bien qu'une grande partie de mon oeuvre ait été écrite en anglais, j'ai avant tout été formé par la littérature française. J'ai par exemple plus d'affinités avec le Nouveau Roman qu'avec le roman d'avant-garde américain.

Vous avez évoqué Beckett. En 76, vous avez dirigé le cahier de l'Herne qui lui était consacré. Quel rôle a-t-il joué ?
Un jour de 1966, j'ai fait part à Beckett de ma volonté d'écrire un roman. Il s'agissait du roman des nouilles, Double or nothing. Il m'a simplement répondu : " Raymond, si tu écris pour de l'argent, fais autre chose ". Et après un moment de silence que lui seul savait rendre confortable, il a ajouté : " et ne compromets jamais ton travail ". Je crois être resté fidèle à ce conseil. C'est ce qui explique que j'ai passé 40 ans de ma vie comme professeur.
En 1956, j'ai assisté à une représentation de En attendant Godot. Je n'ai pas compris grand-chose mais j'ai senti que je venais de faire une très profonde expérience. En 59, ayant lu tout ce qu'il avait publié, je l'ai proposé comme sujet de thèse de doctorat à la California University de Los Angeles. Mes professeurs se sont moqués de moi : " Monsieur Federman, Beckett, ce n'est pas sérieux. C'est un charlatan. Faites plutôt une thèse sur Émile Zola ". À l'époque, les universités américaines étaient encore embourbées dans le naturalisme. La lecture de Beckett m'a justement permis de sortir du réalisme et du naturalisme. J'ai insisté et soutenu la première thèse en anglais sur Beckett. Nous sommes toujours restés amis. Il m'envoyait ses livres, je lui envoyais les miens. Je ne sais d'ailleurs pas s'il les lisait. Beckett m'accompagne tout le temps. Il hante mon travail. On ne peut pas écrire comme Beckett, comme on ne peut pas écrire comme Shakespeare, mais ce que Beckett m'a appris, c'est qu'il faut tenir le coup dans son travail jusqu'au bout, même si on sait pertinemment que Godot ne viendra jamais.

Comment vos livres sont-ils reçus aux États-Unis ?
En 1971, j'ai reçu The Panache Experimental Fiction Prize pour mon premier roman, Double or nothing. Cela m'a valu l'étiquette d'écrivain expérimental et d'être considéré comme un de ces écrivains marginaux dont les livres sont déclarés illisibles. Ensuite on m'a estampillé post-moderne. Là, j'étais carrément hors-jeu.
Cela ne signifie pas que je n'ai pas de lecteurs. Mes romans sont enseignés à l'université, plusieurs ouvrages ont été consacrés à mon travail. Mais ayant dû moi-même écrire des essais (Surfiction, Critifiction, The Supreme Indecision of the Writer) pour justifier ce que je faisais, je suis avant tout reconnu en tant que théoricien du roman d'avant-garde. La plupart du temps ce sont d'ailleurs mes essais qui attirent l'attention sur mes romans. En 1974, nous avons fondé avec quatre amis The Fiction Collective, dans le but de publier ce que les grandes maisons refusaient par manque de courage. Nous célébrons cette année le trentième anniversaire de FC et en sommes à plus de 200 livres. Quatre de mes romans ont été publiés par ce biais. Ce qui permet à Double or nothing d'être encore disponible, plus de trente ans après sa parution.

Vous n'êtes pas très tendre avec le rêve américain.
C'est vrai, mais c'est ça l'Amérique. D'un côté, on s'y sent bien. On s'y sent libre de dire et faire ce qu'on veut. De l'autre, on a toujours envie de foutre le camp ailleurs. Tout ce que je peux dire, c'est que je me suis pas mal débrouillé en Amérique. Le reste, je l'ai dit dans mes livres.

Le double est très important dans vos livres. On sent que vous prenez un malin plaisir à jouer à cache-cache avec vous-même et avec le lecteur, à vous dissimuler derrière les personnages de Namredef, Federman ou Moinous.
Pour moi écrire c'est instaurer un dialogue avec le lecteur. Comme je suis toujours présent dans ce que j'écris, je suis forcé de me dédoubler ou de me multiplier pour pouvoir dialoguer avec ceux qui veulent bien m'écouter. D'après Nietzsche, il existe beaucoup plus de langages que d'auditeurs. Si bien que l'homme ne fait pour ainsi dire que bavarder dans le vide quand il se répand en confessions et finit par gaspiller ses " vérités ", comme le soleil sa lumière. Comme Nietzsche, on peut regretter que le vide n'ait pas d'oreilles. C'est sans doute pour cela que je m'invente des doubles ou des triples, pour que quelqu'un écoute mes histoires.

Dans Amer Eldorado, vous soumettez l'auditoire à un questionnaire sur la littérature. Croyez-vous comme la stipule une des questions qu'une nouvelle forme de folie est nécessaire à la création littéraire ?
" Nous naissons tous fous. Quelques-uns le demeurent ".
Beckett, à nouveau. Sachant qu'écrire mène toujours à la catastrophe, il faut être fou pour insister.

Le mois prochain, Al Dante fait paraître votre " roman des nouilles ", Double or nothing. Pouvez-vous nous en dire deux mots ?
Double or nothing, Quitte ou double
en français, c'est le roman que j'ai écrit pour apprendre à écrire un roman. En fait, il s'agit d'un manuel pour écrire des romans.
Pour écrire un roman, il faut avoir du temps et de quoi manger. L'histoire est simple. Un gars s'enferme dans une chambre pendant un an avec 365 boîtes de nouilles pour écrire un roman que le lecteur est en train de lire. La question du temps, et celle de la bouffe, est donc résolue. Le reste ? La lutte avec les mots ou comment survivre pour arriver au bout de l'histoire, sachant que le langage est ce qui vous aide et en même temps vous empêche d'aller vers ce quoi vous tendez.

Raymond Federman
Mon corps

Al Dante
120 pages, 15 e
Ici & ailleurs
Here & elsewhere

Le mot et le reste
37 pages, 8 e
Future concentration

Le mot et le reste
91 pages, 13 e

 Future concentration de Raymond Federman

 

 

 

 

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