Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Grand-mère Quéquette
de
Christian Prigent
POL
22.00 €


Article paru dans le N° 046
15 septembre-15 octobre 2003

par Thierry Guichard

*

    Grand-mère Quéquette

Nouvel opus familial de Christian Prigent, Grand-mère Quéquette arrache des larmes : de rire d'abord, d'émotion ensuite. Et fait de la langue une matière vivante et non un outil mort. Impressionnant.

Amateurs de littérature blanche, épurée, guimauvée et légère, passez votre chemin ! Académiciens pointilleux au cul serré sur le respect de la langue morte, idem. Gendres en quête d'un cadeau joli pour belles-mères embourgeoisées qui lisent le Figaro-Madame en sirotant du thé anglais, gardez ce livre pour vous. Le nouveau roman, opéra ou " lamento-bouffe " de Christian Prigent n'est pas d'une lecture inoffensive. Si on y rit beaucoup, c'est au prix tout de même du viol permanent de la langue scolaire. On entre là-dedans comme en territoire étranger, douché dru par une langue qui dérape et trébuche, se ramasse et s'invente dans une sorte de carnaval de l'effroi, celui d'un jeune garçon, l'auteur himself. Ou plutôt l'auteur à travers ses âges, de tout petit riquiqui à maintenant, mais pas forcément suivi dans l'ordre chronologique (début d'un chapitre : " Quel âge on s'en fout. Disons un peu avant juste avant, un peu après auparavant. " On n'est pas dans Proust...).
L'effroi qui bouscule les phrases est celui, peut-être, de l'innocence. Ou celui qui naît quand on se rend compte que les mots, ceux des autres ou les siens propres, épaississent le mystère effrayant du monde. Quand les mots font des trous, ouvrent des interrogations plutôt existentielles et n'arrêtent pas de creuser en soi des galeries sombres et humides qui, la nuit, appellent les cauchemars où vont les bêtes, le sang, le sexe et la mort. Grand-mère Quéquette nous les fait visiter ces galeries pour que remontent à notre conscience " le rouge de nos hontes, le bleu de nos peurs, le gris de nos douleurs, l'arc-en-ciel des cris, le spectre de nos crimes. " Galeries va bien : on y trouve des portraits ou on y voit de la peinture. Entrons.
C'est par une aube difficile que débute le livre : réveil douloureux après une nuit à cauchemarder d'assassinats ou de sexe, " À peine pondu, on est dans la honte d'avoir tué du monde en imaginé. Ou d'avoir mangé du qui fallait pas. (...) Ou d'avoir baisé des bouches pas prévues dans le catalogue pour ledit usage. " Dehors, c'est-à-dire à l'extérieur de " moi ", c'est le réel avec les autres, papa, maman, les animaux et dans les cabinets, chapitre deux, une voix qui crie : " j'va t'couper la quéquette ! j'va t'couper la quéquette ! C'est grand-mère, elle exagère. Ça me fait quand même du mauvais goût dans les échauguettes. Surtout qu'elle ajoute : dans l'cul la balayette ! dans l'cul la balayette ! Quéquette, balayette, la rime suffit : grand-mère est poète. " Début du portrait de l'aïeule en bretonne qui tonne. Pour la peinture, c'est juste après, notre héros grimpe au grenier faire des natures mortes, c'est peintre qu'il se rêve.
On ne va pas vous tenir la main tout du long ; là on est juste arrivé à la page 35. Il en reste 350. On a commencé l'apprentissage de la langue à Prigent, avec du parler popu et du vrai gallo, de l'ancien français, du latin déjanté et du texto façon SFR, de l'urgence à mettre des mots à la queue leu leu de logorrhée comme on mettrait des sacs de sable pour colmater les brèches d'un barrage. On la fait sienne cette langue et la voilà qui dévale en nos intérieurs. C'est pourtant pas notre histoire ! Oui, mais ce sont nos fantasmes, nos angoisses et nos pulsions. Et c'est si bon.
On va donc suivre le petit d'auteur en des scènes à la Tex Avery avec " Grand-mère par exemple, quand elle a les nerfs, elle plante Grand-père devant la soupière. Descente à la cave. Elle empoigne la hache qu'était en attente oblique au billot. Sortie sur jardin. " Elle file dans la boue, la mémère, voir les volailles : " Appel des cocottes : Kodak, Kojak, Cosak, Cacolac. Comptine un, deux trois : toc, ce sera toi. Mais Toi pas OK. La noire carapate. La blanche tricote. La rousse en danseuse. Le reste peloton à dos qui moutonne parmi piailleries et coliques réflexes ". Scène primordiale, on verra ça ; filons, en attendant, à peine plus loin : " sprint retour maison. Irruption en cave. Pose cou poulet sur le billot. Coup d'hache sur le cou. Pan : c'est zigouillé. La tête claque du bec, l'oeil s'éteint en coin. La bête acéphale cavale en zigzag en pissant partout du sang fulminant. D'où jet rouge mollard parmi des glouglous : ça salope tout, même la boîte à clous, le calendrier au mur des pompiers et le linge qui cuit dans la lessiveuse. "
Ça va ? Vous suivez ? Scène primordiale, donc, puisqu'elle est la matrice de tout le livre. Tirons le cordon : plus loin on verra une histoire de meurtre. Un homme, Trochon, amoureux d'une femme, Mona, la tue sauvagement. Elle disparaît (son corps), et on arrête Trochon (au Mans). C'est grand-mère qui lavera les draps ensanglantés du crime. La lessiveuse renvoie au meurtre, le sang de la poule au sang de Mona d'autant que, d'après discussion entendue sournoisement par l'enfant, la victime était réputée femme légère, autrement dit : une poule. Autrement pensé : une salope d'après les cancans. " Ça salope tout " disait le texte ci-dessus...

Un rire libératoire face à la douleur, une langue bâtie sur les interdits.

Quant au peloton des poules, on le retrouve plus loin itou, avec étape épique du Tour de France et jouissance des spectateurs devant passage des champions (p. 226) : " Envoie-moi au Ciel, Champion mécanique prothésé chimique ! Percez, flèches d'anges ou obus casqués en lisse comme du gland ! Défoncez centaures mi-mecs mi-vélos, la peau des cohues comme trou de cul en ahanant fort ! (...) Ça bave et ça sue, ça s'ouvre, ça se creuse, ça gémit, ça crie. Pas de doute : ça jouit. Grand-mère y compris, qui a des retours de lubricité, j'ai même eu du coup droit à un bisou. "
Prigent, c'est ça : des rimes de couleurs et de thèmes qui se répondent à l'intérieur du livre et, dans une même expression, une ouverture qui se fait dans la langue : ici " la peau des cohues " renvoie phonétiquement à autre chose puisque les cyclistes en cuissard de Lycra arborent " le bosselé de quéquette devant qui le plus souvent indique quatorze heures ".
Grand-mère Quéquette
fait partie de ces rares livres qu'on étudiera, pour soi ou pour l'Université, plus d'années qu'il n'en fallut pour l'écrire (trois, de 2000 à 2003). Le registre autobiographique (avec clichés sur une Bretagne disparue), les motifs psychanalytiques (tendance Lacan), le tissu linguistique (d'une richesse et d'une densité à en retrouver son latin) ou la réflexion philosophique (sur l'identité notamment) donnent à ce roman une infinité de lectures.
Rabelaisien en diable, Prigent sait nous faire rire de ses angoisses, jouant de la scatologie comme il se doit : sans réserve. C'est un rire libératoire face à la douleur ou à la lucidité et qui permet, paraphrasant Kafka, de " faire son bond cloche-pied cute perché hors du rang des meurtriers ".
Mais au final, c'est la gorge nouée qu'on lit l'adieu à Grand-mère mourante. Ce sont des pages bouleversantes, pudiques (le comique comme feuille de vigne), qui ramènent à la surface de notre émotion ce que le rire à remuer en nous, " au fond de nos vies en vrai comme en rêve ".
On saisit alors que, plus qu'une histoire, c'est un peu d'humanité qu'on a traversée. Une humanité peu éloignée de l'animalité (de la taupe qu'on est au réveil, aux poules qu'on égorge en passant par les vaches qu'on brûle en un holocauste sanitaire). D'où cette langue bâtie sur les interdits (Grand-mère parle patois gallo quand l'enfant ne doit pas comprendre), dressée contre l'impossibilité de dire le monde, gravée sur la tombe de notre fosse commune puisque : " Vie commence par quoi !, vie finit par crime. Et livre qui dit trajet de la vie : pareil, tragédie et rideau la farce. "

1945 Naissance à Saint-Brieuc

1961 Apprend par coeur
Une saison en enfer

1969 Première publication
chez Guy Chambelland
Fonde la revue TXT

1989 Commencement (POL)

2002 Presque tout (poésie)
(POL)

GRAND-MÈRE QUÉQUETTE
CHRISTIAN PRIGENT
P.O.L
396 pages, 22 e

 Grand-mère Quéquette de Christian Prigent

 

 

 

 

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Thierry Guichard

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