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Les articles       

Le Dehors ou la migration des truites
de
Arno Bertina
Actes Sud
15.00 €


Article paru dans le N° 036
Septembre-octobre 2001

par Thierry Guichard

*

   Le Dehors ou la migration des truites

À 26 ans, Arno Bertina publie un premier roman d'une rare rigueur éthique qui appelle à la colère, l'effarement et l'émotion. De la guerre
d'Algérie à Mai 68, l'errance comme une quête du monde d'aujourd'hui.

Rarement ces dernières années, un premier roman aura été constitué d'une matière aussi dense que Le Dehors. Par matière, il faudrait entendre ce qui constitue une écriture : pensée, rythme, construction. Mais il faudrait ajouter aussi son objet : la guerre d'Algérie, l'exil intérieur, la solitude absolue, la violence de l'État, la négation de l'autre.
Et donc la nécessité avec laquelle s'est écrit (et celle où se lit) ce roman : la colère, la rage, le désir d'appréhender le monde contemporain. La matière de ce livre n'est pas inerte : elle nous bouge, elle nous fait pénétrer des consciences, elle nous frappe et on en est consternés, presque hagards. Là où des dates officielles font sur l'histoire de France comme des stèles, l'écriture agit en exhumant des corps, des événements. Nous sommes d'abord en compagnie d'un mourant errant qui fuit à l'hôpital toute commande de dire son nom, son adresse. Kateb, peut-être, veut mourir totalement, sans qu'il n'y ait après lui, aucune tombe, aucune inscription pour clore définitivement son destin, qui est celui d'autres, comme lui broyés par la guerre d'Algérie, la bêtise cynique des politiques et la violence animale de la police. On retrouve le fil qui a conduit Kateb à cette mort de chien. Kabyle, il s'est marié et vit à Paris avec Dora, une Française qui va apprendre ce que c'est que d'être une femme qui "aime les Arabes" et à laquelle les flics vont faire mal "psychologiquement" car "si elle n'avait pas été mariée, ils l'auraient battue, exactement comme ils abîment les putains mais cette histoire d'enfants, ce mariage, ça leur échappe. Ils n'auraient pas hésiter à la cogner si ça n'avait été que pour le plaisir cet Arabe, mais il faut l'atteindre d'une autre manière, puisqu'il y a autre chose entre elle et lui, le mariage avec un Marocain, c'est psychologique". Les pages qui racontent la sanglante manifestation du 17 octobre 1961 à Paris atteignent à une violence d'autant plus douloureuse que Bertina nous la fait vivre de l'intérieur. Dora va "lâcher prise".
Tout comme Lorraine. Elle, elle vient d'Algérie, fille de colons, elle aime Malo qu'elle a épousé. Le retour en France se fait dans la famille de celui-ci, une famille matriarcale où la mère et la soeur ont l'inceste psychologique puisque Malo est le seul homme qui leur reste (le beau-frère n'est rien). Ça sent la naphtaline et l'obséquiosité, la méchanceté sournoise et le racisme tranquille. Ce ne sont pas les flics qui vont meurtrir Malo et sa femme, mais une autre autorité, un autre déterminisme.
Arno Bertina excelle à faire peser l'angoisse, la peur, l'étouffement sur son lecteur. Sans zèle. Et il noue le fil de l'histoire avec de petites touches qui sont autant d'épines : après la manifestation des Algériens à Paris les hommes et femmes matraqués sont emmenés par les forces de l'ordre dans un vélodrome "comme par réflexe". Et du côté de chez Malo, on devine ce qu'il fut du comportement de la famille durant l'Occupation.
Mais ces charges feraient moins mal s'il n'y avait un regard profondément humain porté sur les personnages : du désir de soleil chez Lorraine à la pénombre cornélienne dans quoi se meut Malo, du mutisme impuissant de Kateb à la peur que n'est plus, que ne peut plus qu'être Dora, ce sont des sensibilités, des vies qu'Arno Bertina jette contre le mur de l'Histoire. Où elles se brisent. De leurs éclats d'autres destins, d'autres vies vont naître : Mai 68 sur quoi se clôt l'ouvrage (non sans ironie) ne rompt pas le fil de l'Histoire. Et ce fil, il apparaît que seule la littérature peut le filer.

Vous publiez un premier roman qui évoque la guerre d'Algérie. Quelle en était sa nécessité?
Il y a six ans, je travaillais pour la librairie L'Écume des pages à Paris. Un de mes collègues, Georges auquel le livre est dédié, est devenu un ami : nous nous sommes rendu compte que nous étions les dépositaires d'une histoire qui ressemblait chacune à celle de l'autre. Deux histoires emplies d'un silence fascinant.
C'était juste avant le procès Papon. Or, lors du procès, la guerre d'Algérie a été évoquée. On se sentait interpellés par quantité de choses autour de cette guerre. Le travail s'est fait en discutant, en parallèle avec le travail de deuil commencé par les médias à cette occasion. Plus on travaillait, plus l'intention politique passait dans la langue, se fondait dans la littérature. J'ai débuté le travail d'écriture tout seul.
De quelle sorte de travail à deux parlez-vous?

Beaucoup de discussions, de lectures en socio et en Histoire. On voulait comprendre ce qui se passait dans ce silence-là. Il manquait des mots, des noms. Par exemple dans l'expression "les événements d'Algérie" il manque le mot "guerre". Donc s'il manque des mots, à partir de là, il y a la place pour la littérature. S'il y a trop de mots, on est dans la propagande, dans une position partisane. C'était d'abord un travail de lectures.
J'ai ensuite élaboré un cadre, un plan du roman qui alors devait faire 700 pages. On y croisait De Gaulle, Kennedy... Mais après 150 pages d'écriture, je n'avais toujours rien dit des deux histoires qui me tenaient à coeur. Un ami, Jean-Christophe Millois (qui co-dirigeait la revue Prétexte, ndlr) m'a dit que ce que j'avais écrit, c'était juste l'échafaudage de mes deux histoires. Il avait raison. J'ai jeté les 150 pages et j'ai pu, grâce à quelques économies, prendre une année sabbatique pour écrire à plein temps.
Vous vous êtes aidé de quelle sorte de documentation?

Abbeville press avait publié en 1997 un livre de Kristin Ross passé inaperçu : Aller plus vite, laver plus blanc. Elle s'appuyait sur les travaux de sociologues des années 50-60 en reconstituant la globalité de la société à partir d'éléments disparates comme la production de voitures, le manifeste du Nouveau Roman de Robbe-Grillet, etc.. Elle parle beaucoup du souci hygiéniste. On peut ainsi reconstituer une époque en partant des arts ménagers et en allant jusqu'à la politique.
Au fil de mes lectures, un bouquin renvoyait à un autre. Ce travail a alimenté ma colère. Il y a une chose à laquelle je tiens : c'est de préciser que tout a été dit sur la guerre d'Algérie dès 1962; mais il fallait que cela circule.
Aujourd'hui on polémique sur la question de la torture en Algérie. Mais c'est un épiphénomène racoleur. La guerre d'Algérie reste traumatisante même sans la torture. La métropole s'en foutait parce qu'elle découvrait le confort ménager.
Vous êtes-vous appuyé aussi sur des témoignages?

Il ne se passe pas une journée sans que tu ne rencontres quelqu'un qui a été concerné par la guerre d'Algérie. Une anecdote que je trouve passionnante : ma tante vietnamienne qui vit sur le même palier que moi m'a appris, comme j'écrivais ce livre, que son père est mort à la guerre d'Algérie. Je n'en savais rien et elle-même ne savait pas grand-chose des circonstances. En faisant des recherches, j'ai retrouvé un tract de l'OAS où figurait la photo de son père.
Vous évoquez une période qui précède immédiatement votre naissance, comme le fait Modiano pour l'Occupation. Faut-il y voir le fruit d'une quête des origines?

Pas du tout. Ou alors d'une façon beaucoup plus large. Au départ, nous avions une intention polémique en abordant la guerre d'Algérie, mais aussi le souhait de partir de cette époque pour arriver à notre époque actuelle. Arriver aux problèmes identitaires de notre époque.
L'objectif c'était plutôt de chercher à comprendre notre monde. Pourquoi des jeunes aujourd'hui donnent dans la surenchère islamiste ou l'identité algérienne alors qu'ils ne sont jamais allés en Algérie et qu'ils n'y iront peut-être jamais.
Si le roman a une raison d'être c'est bien pour nous sortir de nous-mêmes. Parler d'une époque qui n'est pas la mienne avec le souci qui est le mien c'est vraiment me mettre hors de moi.
Vous n'y allez pas de main morte avec notre pays : racisme, violences policières, lâcheté. La jeune génération est-elle légitime pour juger celle de ses parents et grands-parents?

Ce n'est pas une question de génération. Je ne cherchais pas à juger. Tout a été dit, je le répète. Il y a de grands romans sur la guerre d'Algérie contrairement à ce que certains disent. Dans le livre, d'ailleurs je fais référence aux romans de Yacine, à Tombeau pour cinq cent mille soldats de Guyotat. Je ne perçois pas mon roman comme une charge. J'essaie de reprendre la voix de ceux qui ont écrit avant moi.
Le sous-titre,
"La migration des truites" évoque le retour forcé des harkis en Algérie, rejetés par la France qu'ils ont pourtant servie. Comment cet épisode peu glorieux a-t-il agi dans la nécessité d'écrire ce livre?
Là, la lâcheté et le cynisme des politiques sont évidents. Évoquer cela me permettait de montrer que c'est au niveau politique que ça se jouait. 150 000 harkis abandonnés! Pour l'armée française, c'est une blessure énorme, une humiliation incroyable que les harkis ne soient pas accueillis. Le scandale se poursuit aujourd'hui; on le voit avec les manifestations qui ont eu lieu place des Invalides ou à Lyon durant lesquelles les harkis réclamaient leurs droits. Et je suis frappé par la ressemblance de la phrase de Defferre alors ("Marseille ne peut pas accueillir toute la misère du monde") avec celle de Rocard, des années plus tard dans des circonstances différentes...
Mais le point de départ du livre reste deux histoires humaines, deux vies. Si j'étais parti de la seule Histoire, l'intention polémique aurait été trop visible. Là, c'est la matière humaine qui est à l'origine de l'écriture. Je ne voulais pas de discours, pas de didactisme.
Mais un engagement, toutefois?

L'engagement politique vient de l'appropriation de la langue. C'est se mettre à la hauteur de l'exigence littéraire, donc se réapproprier la langue qui devient forcément politique.
Un personnage reproche aux Français qui voulaient aider les Algériens à conquérir leur indépendance de leur voler leur combat. Ne faites-vous pas de même vis-à-vis des harkis dont vous n'êtes pas?

Le risque est évident; on peut me renvoyer ça. Je ne suis pas français de souche, mon père, italien, a été naturalisé à 18 ans. Il y avait dans ma famille l'idée qu'un immigré, ça ferme sa gueule. Il y avait donc cette empathie-là, pour moi, d'émigrants à émigrants. Je ne suis pas là pour racheter la France pas plus que je ne suis là pour dénoncer ce que l'on sait déjà.
Vous racontez l'exil intérieur de deux hommes confrontés à l'Histoire. Comment avez-vous travaillé cette épaisseur humaine, psychologique?

Si je commence à parler de la déroute des personnages, obligatoirement j'arrive à parler de politique alors que l'inverse ne fonctionne pas.
J'ai mis en place tout ce qui fait qu'ils se prennent les pieds dans eux-mêmes. J'avais un plan que je pouvais modifier. J'ai écrit les deux vies en parallèle et ensuite j'ai fait un travail de montage pendant deux mois. Ce n'était plus intellectuel, seulement physique, musical. Je collais les feuilles sur un mur et je voyais comme un cardiogramme à travers les lignes. Je traquais le moment où quelque chose s'auto-engendre. C'était visuel et musical.
Et puis il y avait la question de la voix. Je ne pouvais pas parler du silence des personnages sans les pousser hors d'eux-mêmes, les forcer à parler. J'ai imaginé une sorte de boîte noire qui enregistre les voix. Sur la question de la voix, il s'agissait de dérouter le lecteur. On commence une phrase sans savoir que c'est une prise de parole et quand on s'en rend compte, on se dit "mince, c'est lui qui parle" et le lecteur trébuche, doit revenir en arrière et se doit d'écouter vraiment ce que dit le personnage. Ça c'est politique, oui : obliger à entendre ce qui se dit.
Le roman conserve une opacité (changements de narrateur, mélanges des temps, ambiguïté des pronoms personnels). Pourquoi?

Je voulais rendre la complexité de cette guerre. Ne pas dire "ça part de là et ça va là". Je donne la fin en premier avec la solitude de Kateb, à partir de quoi on va reconstituer l'histoire. Face à un discours politique qui trouve toujours les choses très simples, je voulais rendre la complexité d'une vie.
Si j'avais écrit des parcours bien linéaires, avec une trajectoire, j'aurais empêché qu'il y ait une résonance autour des trois hommes. (Un troisième homme reprend le fil de l'histoire à la fin, ndlr)
Le roman offre plusieurs genres : du roman familial et provincial avec Malo, au roman d'aventure, en passant par le roman historique avec Mai 68. Comment avez-vous travaillé le passage d'un genre à l'autre?

Je n'ai un discours là-dessus que maintenant. Avant l'écriture, je n'en avais pas. Je crois que le roman, quand on s'engage vraiment dedans appelle tout ça. Ce n'est pas un truc, c'est appelé par l'écriture.
Kateb et Malo ne parviennent pas à communiquer. Ils sont comme en exil en eux-mêmes. Écrivez-vous par peur de cet exil?

Eux, ils avancent dans leur vie sans trop calculer, en essayant d'échapper aux déterminismes sociaux, familiaux. Ils essaient de sortir et se retrouvent enfermés en dedans d'eux-mêmes. Ils sont exposés aux crachats, aux difficultés.
J'ai le même désir d'être au dehors. Mais par la pratique du roman. Le roman appelle à la confrontation avec quelque chose que tu ne maîtrises pas.
Je n'ai rien à voir avec n'importe quelle famille où l'on voudrait me mettre. La part autobiographie est là, dans les faits. Mais c'est une aberration de penser que l'autobiographie non transformée est la boîte à outils nécessaire pour écrire aujourd'hui. L'autobiographie ne peut pas suffire. Il faut être attentif aux autres. Pour être au rendez-vous du roman, il faut plus d'engagement et d'énergie.

Le Dehors
ou la migration des truites
Arno Bertina
Actes Sud
217 pages, 98,39 FF (15 e)

Le Dehors ou la migration des truites de Arno Bertina

 

 

 

 

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